vendredi 22 janvier 2016

La confirmation donnée par James Fairhead dans sa biographie de Morrel à l'existence de survivants de l'expédition Lapérouse

The Captain and « the Cannibal » de James Fairhead, Yale University Press, 378 pages, Londres, 2015, une biographie scientifique du capitaine Morrell,confirmant selon moi la déclaration de Morrell et le texte de Jacobs concernant Simon Lavo  ,  survivant de l’expédition Lapérouse.

Dans le Figaro du 14 avril 2015, on peut lire, sous la plume de Mathilde Golla : « Contrairement à la France et sur la base d’une jurisprudence en place depuis des siècles dans son empire, le Royaume uni autorise et encourage la récupération des biens privés ou publics perdus en mer. » Ceci à propos de la récupération de l’épave du navire britannique City of Cairo coulé en 1942 par un sous-marin allemand, au large de l’actuelle Namibie,avec des centaines de milliers de pièces d’argent qui se trouvaient à 5150 mètres de profondeur. C’est un Britannique, John Kingsford , fondateur de  la société DOS, qui a exécuté  le travail d’archives durant trente ans (pour le naufrage de Lapérouse, l’étude  des archives est faite et dort  dans mon blog sur Lapérouse) , concluant ainsi un accord no cure no pay avec le gouvernement anglais, propriétaire de la marchandise du City of Cairo, 100 tonnes d’argent dans 2182 coffres.  Il disposait d’un sonar, le Mak iX , capable de  produire une imagerie acoustique des fonds sous-marins  jusqu’à 6000 mètres de profondeur,  et d’un robot sous-marin téléguidé ROV(Remote Operated Vehicle), équipé d’un système vidéo,  de capteurs et de puissants bras manipulateurs.  Ils ont pu explorer un champ de 3600 km². L’identification de l’épave se fait toujours sur la base de la cloche frappée au nom du navire, de la vaisselle, de la plaque d’architecte naval ou du chantier, du  lettrage sur la poupe ou la proue. Ralph Barker a consacré à ce naufrage un livre reprenant la phrase célèbre du commandant allemand et intitulé : « Good night, Sorry for sinking you ! » «  Bonne nuit, désolé de vous avoir coulés ! »
La Marine française, comme Big Brother,  veille ! Doit-on dire adieu à la liberté d’opinion et d’expression ?  Il y a une vérité officielle, exprimée par Alain Conan, le  président de l’Association Salomon et de Fortunes de mer, par l’amiral Bellec et par  la télévision d’Etat française. Autant dire qu’on ne saura jamais la vérité sur le naufrage de Lapérouse à Vanikoro.  Il y a bien quelques francs-tireurs comme Jean Guillou (dans Lapérouse … et après,  dernières nouvelles de l’Astrolabe, en particulier le chapitre 11 ; et dans « Sur les pas de Simon Lavo , chirurgien de l’Astrolabe, p. 167-177 et Annexes, p. 497-506 dans Navigateurs d’Eure-et-Loir dans les grandes expéditions des XVIII et XIX e siècles, publication de la Société archéologique d’Eure-et-Loir, 2006)  ou moi-même dans mon  blog, mais qui nous écoute ?
Le Journal de bord d’Albi se contente de faire des comptes rendus d’escales touristiques en Alaska et refuse d’insérer tout texte sur les survivants de l’expédition. Sujet tabou !
Pourquoi ce non-dit sur les survivants éventuels ? C’est que la présence de ces survivants remet en cause tout le scénario officiel du naufrage, avec la présence d’un  bateau de secours construit par les survivants, -si bien que Survivants et Naufrage forment un tout inséparable. Est-il exagéré de dire que, depuis les écrits de Dillon et de Dumont d’Urville, tout ou presque  ce qui a été écrit sur le naufrage doit être impitoyablement congédié ?
Il y avait jusqu’à présent, pour nous,  un seul ouvrage,fort rare,  de Thomas Jefferson Jacobs, édité à New York chez
Harper et frères en 1844 et intitulé : Scenes, incidents and aventures in the Pacific ocean, or The islands of the Australasian seas,during the cruise of clipper Margaret Oakley, , under Captain Benjamin Morrell, clearing up the mystery which has heretofore surrounded this famous expedition,and containing a full account of the explorations of Bidera [Nouvelle-Bretagne], Papua... the manners and the customs of the inhabitants of the islands, and a descriptionof vast regions never before visited by civilized man , mais  beaucoup doutaient, disant :testis unus, testis nullus !
Heureusement  James Fairhead, professeur d’anthropologie sociale en Angleterre, ami de Jean Guillou et cautionné par la prestigieuse université américaine de Yale, vient, en 2015, de faire paraître sous le titre The Captain and «  the Cannibal », Le Capitaine et « le Cannibale »,  une biographie scientifique du capitaine Morrell et du  « cannibale » qu’il avait amené à New York et exposé dans toute l’Amérique dans un « Cannibal Show », Darko, de l’île Nyappa dans la mer Bismarck.  Je m’en vais étudier ci-dessous ce texte capital, surtout du point de vue de la véracité des récits concernant la survie de Simon Lavo ,  chirurgien   de l’expédition Lapérouse.
Chronologie sommaire
1830 :  capture de Darco au cours du 5 é voyage  de Morrell, à Nyapa ;
1830-1834 : séjour de Darko aux USA , exposition dans toute l’Amérique du Cannibal show et entretiens du sauvage avec le linguiste Dwight ;
1831 :John Keeler ,  The south Sea Islanders with a short sketch of captain Morrell’Voyages to the … South pacificOcean, in the shooner Antartic…. to which is added a brief sketch of the sufferings of Leonard shaw in captivity. New York chez Snowden.  Son journal de bord a également paru (Log of Keeler, 1828-1831)
1832 : énorme  succès mondial  du récit de Morrell A narrative of four voyages, de  500 pages ; traduction française immédiate ;
1833 : Abby Jane Morrell, la femme du capitaine, qui voyage avec lui sur le navire,:Narratives of a voyage to Ethiopie and South Atlantic ocean in the years 1829-1830-1831, New York chez Harper and brothers;
1833:  sous le pseudonyme de Jack Halliard , Voyages and Adventures of Jack Halliard, with Captain Morrell.Boston.
1833, deux articles de Dumont d’Urville favorables : « Découvertes du capitaine américain Morrell » et « Observations sur les découvertes du capitaine américain J. Morrel, par M. J. d’Urville » dans le Bulletin de la Société de Géographie de Paris ;
1834 : retour de Darco dans son île
1834 The things as they are de Dwight
1835 Vocabulary of the language of the Uniapa islands, du même Dwight
1835 Dumont  d’Urville , ouvrage favorable à Morrell, Voyage pittoresque autour du monde
1837 Morrell à Londres prononce le nom de La Voo (Lavo), dans une lettre à la Société de géographie de Paris ;
1841 :Revirement de Dumont avec un ouvrage très défavorable à Morrell : Voyage au pôle sud et dans l’Océanie sur les  corvettes  l’Astrolabe
1842 Dumont d’Urville ouvrages très défavorables, Voyages au pole sud et dans l’océanie sur la corvette l’Astrolabe,  vol.I et  2 1844 Publication par Jacobs chez Harper de Scenes où il est parlé de Lavoo, chirurgien de Lapérouse
Ce qui a intéressé James Fairhead, c’est l’espèce d’ « anthropologie inverse » (les mots sont de lui ) à laquelle il se livre à propos de Darco, sauvage de l’âge de la pierre polie ignorant le fer,  transporté  dans une  Amérique qu’il voit d’abord  comme le monde de la mort et de la blancheur . 

Les auteurs réels de l’ouvrage de Morrell ,  de celui de  sa femme et de celui de Jacobs. .
Morrell était incapable d’écrire des mémoires, tout comme sa femme. Aussi, après le succès de sa tournée exhibant son sauvage , Darco, l’éditeur new yorkais , les frères Harper, lui trouva-t-il un auteur , savoir Samuel Woodworth qui avait déjà rédigé l’ouvrage prêté » à Reynolds et rédigea en huit mois l’ouvrage destiné  à paraître en 1832, A narrative of four voyages, to the South Sea, north and South Pacific Ocean… Antartic Ocean, from the year 1822 to 1831, Commprising …the Massacre Islands, where thirteen of the author’s crew were massacred and eaten by Cannibals.
Ce fut un succès mondial. Une pièce de théâtre The Cannibals,or Massacre Islands, œuvre de Woodworth , fut jouée à New York au Bowery Theater avec un très durable succès Une traduction française d’ Albert Etienne de Montémont parut immédiatement dans sa prestigieuse collection ,  constituant  le 20e volume de son monumental compendium des voyages les plus célèbres, à côté de Magellan, Dampier,  Bougainville, Cook et Lapérouse… Louis-Philippe en raffolait.
Le même éditeur trouva aussi un autre auteur pour la femme de Morrell , Abby Jane Morrell,Samuel Lorenzo Knapp ,et  en 1833 fit paraître Narrative of a voyage to … south Pacific Ocean, in the years 1829, 1830, 1831.
Quant à l‘ouvrage de Jacobs, il fut composé en collaboration avec le fils de Woodworth, Selim E. Woodworth, tous les deux embarqués sur le Margaret Oakley , et témoins de premier choix, et avec probablement aussi l’aide de Dwight , le linguiste new yorkais.
Je n’insiste pas sur le voyage  de Morrell de 1834 tel que Jacobs le raconte et sur le retour de Darco dans son royaume (voir mon blog sur Lapérouse).J’ajoute quelques précisions intéressantes sur un retour vers l’Europe  qui fut mouvementé.
 Le cargo cult (culte de la cargaison) et son origine avec le voyage de Morrell dans le Pacifique.
Morrell avait garanti son retour aux insulaires, Darco comme Garrygarry,  promesse qu’il ne pourra tenir. Il devait leur apporter une pleine cargaison de cadeaux venant d’Europe en échange de biche –de- mer, de perles et de nacres qu’il leur avait demandé de mettre d e côté pour son retour. Une mystique du retour du dieu appelé le Capo Moro naquit à l’origine de ce qu’on a appelé le cargo cult ou le jonfrumisme , partout où des survivants de l’expédition de Lapérouse ont été en contact avec des sauvages de l’âge de pierre, ne sachant ni écrire ni lire et n’ayant pas de vêtements (voir mon blog sur Lapérouse).
A la recherche de l’or dans l’intérieur de la Papouasie-Nouvelle-Guinée
Paul Rivet s’était attiré des quolibets incrédules lorsqu’il avait parlé de blancs au pays des Papous, appartenant à la même race que nous retrouvons au nord du Japon, les Ainous, aujourd’hui en voie d’extinction par métissage. Or, Morrell ou plutôt Jacobs nous  raconte une expédition à l’intérieur de la Papouasie, dans Ramu Valley,  faite pour tenter de trouver de l’or plutôt que ces cargaisons exotiques dont le capitaine  dut se contenter : nacre, perle, sagou, santal, biche- de- mer,plumes de paradisiers ou en Chine, à l’escale de Canton,  soieries, porcelaines, huile de cajeput ou baume du tigre, aujourd’hui en France remplacé par l’essence de niaouli. Morrell apprit,  chez les Garia,  d’un certain chef  Bivartoo, op .  Cit. ,  p.  242, qu’une race de blancs, aujourd’hui éteinte, avait bâti des cités sur les rives d’un fleuve  dans une grande vallée, la Vallée de Raimu. Ces cités étaient en ruines à l’époque, mais il y avait aussi alors d’énormes animaux avec de grandes dents et des nez mobiles. Ce sont des rhinocéros de Papouasie, dont l’existence est certaine, mais qui n’ont plus été aperçus depuis longtemps et qui sont apparentés aux rhinocéros de Java , à la lèvre inférieure préhensile  (le « nez «  pour les Papous) et avec une petite corne à la lèvre (la « dent » ) .  Etrangement, la randonnée de Morrell laissa dans la grande île le mythe du dieu  Capo Moro (le capitaine Morrell !), en particulier chez les Nuru. Ces derniers racontent que des visiteurs blancs remontèrent la rivière Nuru, qu’ils étaient des esprits, qu’ils parlaient le langage des dieux et qu’ils leur laissèrent des cadeaux qui venaient du monde des morts. Les chercheurs de la moitié du XX è siècle, ignorant l’expédition de Morrell à l’intérieur des terres, furent perplexes  et attribuèrent le récit à une expédition allemande intervenue 50 ans plus tôt, concluant que décidément ces populations avaient du temps une bien pauvre notion, du temps écoulé !

Les caisses de  crânes tatoués qui firent scandale à Madagascar
A Madagascar, après le naufrage du Margaret Oakley, les Malgaches  trouvèrent  sur les rivages des caisses pleines de crânes tatoués que Morrell avait mis de côté avec d’autres curiosités comme des casse- têtes pour les vendre à Sydney ou ailleurs aux amateurs qui les prisaient fortement. Mais on crut qu’il les avait tués et dévorés et on lui fit une réputation de pirate et de cannibale.
La campagne organisée contre Morrell par les assureurs du navire et par les propriétaires de sa cargaison, à l’origine de sa mauvaise réputation, p. 270 sqq.
Après le  naufrage de la Margaret Oakley et la perte quasi-totale de sa cargaison, rien ne va plus entre le capitaine américain et les assureurs et armateurs dont les intérêts ont été durement éprouvés.  En janvier 1838, les créanciers de Morrell publièrent,  dans le Boston Daily Advertiser,  une dénonciation de ce qu’ils appelaient ses fraudes. Cette dénonciation en règle fut reproduite dans les journaux américains et devait servir d’avertissement à quiconque serait tenté de faire affaire avec lui. Le but était bien de détruire sa réputation et ils y parvinrent. Le Rhode Island Republican, sous le gros titre « Le Capitaine Benjamin Morrell », commençait ainsi sa diatribe: « Nos  lecteurs se souviennent de lui comme de l’auteur réputé d’un livre qui prétendait être le récit de ses aventures au cours de quatre voyages passés à la chasse aux  phoques, ouvrage qui fut publié il y a un ou deux ans [plus de quatre ans en réalité, en 1832] et fit beaucoup de bruit, à la suite des extraordinaires découvertes qu’il affirmait avoir faites, -bien que nombreuses soient les personnes qui doutent de leur véracité. »
 Les assureurs  insistent sur le fait  qu’à l’île Maurice Morrell avait excité les soupçons des autorités lorsqu’il avait hypothéqué son navire pour payer son radoubage. Ils affirmaient qu’ils étaient incapables de dire ce qu’il avait fait dans le Pacifique et que les régions où il était allé étaient toutes « enveloppées de mystère » ; tout ce qu’ils savaient était qu’il était arrivé à Canton en octobre 1835 avec seulement une valeur d’environ 2000 dollars en écaille et en curiosités négociées avec les insulaires dans une « terra incognita », -un  Eldorado qu’il était seul à connaître.
  Les assureurs  et les propriétaires fournissent ensuite un compte rendu détaillé du voyage final à partir de la Chine et de sa liste interminable d’irrégularités,  y compris le fait que Morrell ait jeté par-dessus bord la partie la plus précieuse de la cargaison, après la rupture de son gouvernail , et le fait qu’il ne les ait pas informés de l’avarie , ainsi que  la longueur de son séjour à Singapour pour y réparer le gouvernail ; le coût des réparations et la vente d’une grande partie de la cargaison pour les financer. Ils n’accordaient aucun crédit à son récit du naufrage à Madagascar  et à ses explications du  si long espace de temps qu’il avait mis à leur rendre compte du naufrage ; aux  raisons pour lesquelles une si petite part de la cargaison aurait pu être sauvée ; ils étaient surpris par le fait qu’il ait récupéré seulement les objets les moins précieux et par sa disparition de Madagascar , comme  par sa décision d’ouvrir et de détruire les documents du subrécargue ; ils  suggéraient que Morrell s’était débrouillé pour se débarrasser rapidement  de sa présence à ses côtés . Ils avaient aussi été profondément indignés par le départ clandestin de Morrell pour Londres, par le fait qu’il avait fait arracher les marques de propriétaire sur certaines parties de la cargaison et par sa tentative de vendre à Londres une cargaison qui ne lui appartenait aucunement. Morrell avait , selon eux, volé aussi bien ses assureurs que les propriétaires du navire durant le voyage de New York au Pacifique et les propriétaires de la cargaison durant le voyage au départ de Canton. Les dernières nouvelles qu’ils  avaient reçu de lui étaient qu’il était en France en train de tenter de persuader le gouvernement qu’il connaissait l’endroit où Lapérouse s’était perdu et qu’il pouvait lui faire connaître l’endroit où vivaient toujours  les descendants de l’infortuné navigateur  sur quelque îlot connu de lui seul.
Les critiques de Fairhead
Fairhead, p. 168, critique les invraisemblances de Morrell et il en cite trois exemples :
1 la visite de l’équipage à une pierre ornée de gravures , empêtrée de lianes grimpantes , dans une région que personne n’a jamais trouvée ; or, il existe un pétroglyphe qui commémore un massacre particulièrement important entre insulaires dans une île de l’amirauté et j’en ai vu une reproduction sur le Net;
2 la chasse au casoar , p. 228,  dans des endroits qui sont aujourd’hui de hautes forêts  et non des plaines herbues ; mais le Casoar de Bennett vit  en Nouvelle-Bretagne , certes d’ordinaire dans des forêts humides , mais certaines de celles-ci ont pu être transformées  par le déboisement et les incendies;
3 la rencontre d’une panthère dans un pays qui n’en a jamais abrité ; mais  le Neofelis diardi , Chat Diard, Diard,ou  Léopard tacheté de Bornéo, -une espèce proche, mais  différente de celle de la panthère nébuleuse de Bornéo peut très bien ne pas avoir été complètement éteinte  à l’époque dans une île.
La réputation de Morrell en France.
Un élément capital du livre pour nous est p.268, la lettre de Morrell  retrouvée au ministère de la Marine par Fairhead et traduite ci-après par mes soins :
Londres, le 20 juin 1837.
A la Société de géographie de Paris
Messieurs,
Ayant été informé qu’une expédition se prépare en ce moment pour un voyage de découverte et d‘étude  vers le pôle sud, et m’étant déjà rendu familier moi-même des mers Antarctiques, de l’Océan Indien, des Mers du Sud, etc.& etc., je vous prie de me laisser offrir mes services au peuple français et m’engager à placer le fier drapeau de la France dix degrés plus près du pôle sud qu’aucun autre drapeau n’a été planté , pourvu que je puisse obtenir le commandement d’un petit schooner de 120 à 150 tonneaux , convenablement monté et équipé. Si la Société veut bien avoir la bonté de communiquer ce qui précède au gouvernement aussi et qu’il soit assez aimable  pour me défrayer de mes frais de voyage sur Paris et de retour, je paraîtrai devant lui dès le reçu des fonds et lui donnerai mes idées et mes plans pour une expédition antarctique.
J’ai aussi à vous informer que durant mon dernier voyage de découverte de l’Océan Pacifique, voyage qui vient juste de se terminer, j’ai découvert de nombreuses îles, havres, récifs  jusqu’ici inconnus du monde civilisé. ; et sur une des îles que j’ai visitées, M. La Voo (le chirurgien des bateaux de Lapérouse) mourut en 1834. J’ai vu aussi deux de ses enfants etc.
Votre réponse sera attendue avec anxiété, car je suis au moment de mettre à la voile vers les Etats-Unis d’Amérique. Je n’ai d’autre moyen de me recommander à vous que de vous reporter aux comptes rendus publiés de mes voyages, lesquels récits furent communiqués au monde en 1832, ayant été  publiés à New York.
Je suis, Messieurs, votre etc.
[Signature] Benj .M.
M. B.  Morrell Jun(ior).
17 Lucas Street, Commercial Road,  Londres.
Cette lettre de 1837 est, chronologiquement, la première apparition du nom de Lavoo sous sa forme autochtone avec 23 o notant la prononciation en [ ou] et la mention chirurgien des bateaux de Lapérouse. A noter que le capitaine, qui n’était pas descendu à terre à Naraga et se fiait à ce que lui avaient raconté Jacobs et Woodworth, seuls à avoir rencontré les enfants de Lavo , et une seule fois,   confond la date de  la mort du père de Darco,un pur papou, en 1834, alors que Darco n’était pas encore de retour dans son royaume insulaire,  avec la date   de la mort de Lavo qui a dû intervenir bien plus tôt, ceci probablement parce que  Jacobs ou  Woodworth lui ont rapporté la mort de Tupi, le père de Darco,  en 1834 , et  q’il a pensé à l’événement le plus intéressant : la mort de Simon Lavo.
  Voici la réponse du ministère de la marine à la Société de géographie de Paris qui  lui avait transmis la lettre de Morrell , lettre qui est la propriété de la Société de géographie de  Paris (Département des cartes et plans) et conservé à la B. N. où il a été découvert par Jean Guillou et repris en partie dans l’intéressant ouvrage de J .-C. Galipaud et V. Jauneau, Au-delà d’un naufrage, Les survivants de l’expédition Lapérouse, p. 232,  Il a la cote MFILM SG COLIS 7 (2202) et s’intitule : « Pierre Daussy s’inquiète du sort de Laveaux et de sa famille, d’après les nouvelles qu’il a reçues d’eux par le capitaine Morrell, 24 juillet 1837 ». Daussy , Boucher et Tupinier (ordre hiérarchique croissant)sont chargés de suivre le dossier au ministère et l’un d’eux a dû contrôler en bibliothèque l’embarquement de Simon Lavo.  
Le gouvernement français a reçu des nouvelles de Lavo, le chirurgien de l’Astrolabe, en 1837.
Ministère de la Marine et des colonies 
Dépôt des cartes et plans    SG colis 7 (2202)
Paris, le 24 juillet 1837
A M. Roux de Rochelle, Président de la Commission orientale de la Société de géographie
J’ai communiqué à M.M. Boucher et Tupinier la lettre ci-jointe écrite par M. Morrell à la Société. Tous les deux  regardent la proposition qu’il fait  de lui donner le commandement d’un bâtiment comme inadmissible, mais ils pensent qu’il serait intéressant  qu’il communiquât au moins ses idées relatives à l’expédition. Ce qu’ils regardent  surtout comme le plus important, c’est la nouvelle relative à M. Lavaux,  et d’envoyer au ministre la lettre de M. Morrel et de répondre à ce dernier que la Société ne peut pas disposer de frais pour son voyage à Paris, mais qu’ils seraient très reconnaissants s’il voulait bien communiquer ses idées relatives à l’expédition au pôle antarctique et des renseignements plus précis sur les enfants de M. Lavaux et sur la position des îles où il les a rencontrés, afin que l’on puisse charger un de nos bâtiments de visiter cette île et de voir s’il n’existerait pas quelques papiers entre les mains des enfants Lavaux. Comme il paraît sensible à l’argent,   peut-être serait-il bon de lui faire pressentir que le décret de la Constituante qui a accordé une somme à celui qui donnerait des nouvelles de La Pérouse ou qui ramènerait quelqu’un ayant fait partie de l’expédition pourrait peut-être lui être appliqué s’il pouvait [faire]constater qu’il existe des enfants de l’un des chirurgiens. Si leur père est mort seulement en 1834, il a dû leur apprendre le français et leur donner des renseignements précieux sur le sort de l’expédition.
Tel est, Monsieur, le résultat de la conversation que j’ai eue avec M. Tupinier. Je pense que l’on ne peut mieux faire que de suivre ces idées. En conséquence, j’ai l’honneur de vous renvoyer la lettre de M. Morrell en vous priant d’agréer l’hommage de ma haute considération, avec laquelle j’ai l’honneur d’être votre dévoué serviteur.
Pierre Daussy   
On remarque qu’aucune allusion à l’Astrolabe n’est faite dans aucun de ces deux documents  et que l’orthographe de Lavo est devenue maintenant Lavaux. Elle deviendra Laveaux , sept ans plus tard,  en 1844, dans l’ouvrage de  Jacobs : « Riger  was first settled by a Frenchman named Laveaux, a surgeon in the exploring squadron of La Perouse », c’est –à- dire «  l’île Riger [aujourd’hui Lavongaïe, autrefois Naraga]  fut d’abord colonisée par un Français  nommé Laveaux, chirurgien de  l’expédition d’exploration de La Pérouse ». « This  island  is sometimes called  … the island of  Lavoo »,  p. 103, «   cette île est parfois appelée l’île de Lavoo », Lavongaï. Toujours aucune mention de l’Astrolabe, ni du titre complet  que lui donne l’état général des personnels embarqués : chirurgien ordinaire de la marine. Théodore Dwight  est le seul qui, dans son Vocabulary of the languages of the Uniapa islands, en  1835, fait curieusement allusion à l’Astrolabe (sans la Boussole) de Lapérouse à propos des instruments de musique de l’île, dont la flûte à trois trous lui semble importée de Polynésie ou d’Europe (par Simon Lavo ?).
 L’orthographe du gouvernement français est Lavaux comme sur l’Etat des équipages publié par Millet- Mureau en 1797, facilement consulté à Paris en bibliothèque.
 Jacobs, lui,  orthographie Laveaux, qui semble s’inspirer  du Lavaux du gouvernement français plus que du La Voo du capitaine Morrel.
 En Eure-et-Loir en revanche, la tradition  orthographie Lavo avec un o comme sur son acte de naissance.
La requête de Morrell en 1837 prouve, en tout cas,  que, bien avant la publication de Jacobs en 1844, l’existence de Lavo était connue du ministère et qu’il n’y a pas donné suite. 

De qui viennent donc ces renseignements vagues (ils ne précisent pas  qu’il était le médecin de l’Astrolabe) de Morrel d’abord en 1837, puis  de Jacobs en 1844 sur le « chirurgien de Lapérouse « ? Selon Jacobs  ils viennent de « de sources diverses », donc trois ou quatre, selon moi Garrygarry, Darco.  Selim Woodworth,  Théodore Dwight .  


1 Garrygarry.
Il s’agit d’un pur autochtone originaire de Garonove , Ndrov aujourd’hui(métathèse de na rogo, qui désigne un atoll volcanique avec un lac au centre et qui est un nom d’île  fréquent, cf. Naraga ou Riger ) . C’est un homme entreprenant et bienveillant  , qui  parle la langue véhiculaire qu’on appelle pidgin English (pidjin étant l’altération de bichlamar, du nom  des pêcheurs de cette holothurie appelée biche -de- mer) ; sur le Margaret Oakley , Garrygarry enseigne  cette langue véhiculaire rudimentaire à Jacobs et à Selim Woodworth, les deux jeunes secrétaires de Morrell. Il leur raconte que sur son île se trouve un port de Havana Kapou (grosse bouche, grande entrée) . Il y a aussi, selon les précisions rapportées par Darco à Dwight , une grotte communiquant avec le monde souterrain, pleine de provisions qui, jadis , furent gardées par deux blancs qu’il avait pris pour des albinos.  Ces deux blancs me semblent renvoyer à Simon Lavo et à Roux d’Arbaud dont je  suppose qu’ils s’arrêtèrent à Garove avant de s’installer à Lavongaïe définitivement ou qu’ils y allèrent à la recherche de provisions. Voici comment Jean Guillou, dans Lapérouse… et après, p. 115, évoque  un îlot ainsi appelé et faisant partie des îles Vittu (mais il est possible qu’il y ait erreur d’identification et que ce soit l’actuel N’drove , bien plus près de Lavongaïe). Grâce au bichlamar, Garrygarry a eu tout le temps, pendant le voyage vers Sydney, de  donner à Morrell  et à ses deux secrétaires des renseignements sur le premier  blanc qui était venu  longtemps avant eux, Simon Lavo, et de leur indiquer qu’il était le chirurgien des blancs, en bichlamar takata (de l’anglais doctor). Il leur a parlé aussi des enfants métis. Les blancs sont appelés peruco,  ou pango (nom de la barque armée de pierriers) et alors liés à la mort et à la blancheur : puroco est une graphie américaine à prononcer purotzso et vient certainement de (La) pérouse, cf.  Laborouse, le nom donné au bateau de secours en construction par Makataï à Vanikoro. En Polynésie, il est à noter que les blancs Français se disent  pure, métathèse de (La]peru(se).
2 Darco  est aussi, malgré son nom qui est l’altération de (Roux) d’Arbaud,  un pur papou. Voici sa généalogie.
   Il est issu des deux jumeaux qui décapitèrent Richebecq , dit Pongo, qui harcelait les populations. Ces jumeaux étaient les fils d’une femme autochtone originaire de l’ouest de Nyappa, nommée Pepee, et d’un chef originaire de l’est de cette île. La femme se retira avec son mari sur la montagne qui séparait ces deux régions toujours en guerre entre elles. Mais lorsque Nyappa fut complètement évacuée par sa population à la suite des razzias de « Pongo »,  son mari l’abandonna et elle se réfugia sur un petit  îlot voisin appelé Mundawpa (différent de Mundua aux îles Vittu),   où elle accoucha de jumeaux.   Une contre –émigration eut alors lieu jusqu’à Lavongaïe, débarrassée des « mauvais « blancs. A noter que, de l’ouest de Nyappa , une fumée qui monte de l’îlot Lavongaïe s’aperçoit, ce qui montre la proximité des deux îles. C’est à Lavongaïe que les deux enfants métis furent trouvés par les natifs de Nyappa attirés par  la fumée.
Au cours de son séjour en Amérique, Darco apprend des rudiments d’anglais et communique à New York avec le linguiste Dwight qui veut l’interroger sur sa langue et sur ses coutumes. A bord du voyage de retour sur l’île de Nyappa dont son père Tupi est  le roi, il a de longs entretiens avec Jacobs et Selim Woodworth, désireux tous deux d’apprendre son langage. Il n’est pas sûr que l’île de Bali ou  Nyappa dans  l’archipel Vittu soit identique à cette Nyappa ou plutôt Uneapa (cf .les noms d’Honiara et d’Ounia en Nouvelle-Calédonie)
Lors de son voyage de retour qui l’amène d’abord, selon sa volonté,  à Lavongaïe ,d’où sa mère était  «  originaire », comme celle de Gaudebert et de Richebecq ,Darco, Jacobs et Woodorth,sans le capitaine Morrell  resté à bord,  rencontrent, -une fois et une seule, - les deux jeunes métis devenus roi et reine  de cette île et dont l’une était la fille de Simon Lavo .Au cours des entretiens qui ont suivi cette rencontre surprenante de métis de blancs, , Darco  a dû expliquer le métissage européen de ces jeunes gens comme venant de Lavo. C’est aussi Darco qui parle de Garove et de sa grotte gardée par deux blancs au linguiste  Dwight.
3 Selim Woodworth 
Il est un fils de l’auteur réel des mémoires de Morrell et des mémoires de Reynolds et, à bord,  il tient un journal auquel Fairhead accorde une grande créance, le comparant chaque fois qu’il le peut , avec le texte publié par Jacobs ; il est  en correspondance avec son père resté aux Etats-Unis,à qui il envoie son journal, peut-être parce que celui-ci projetait d’écrire les mémoires de ce voyage également.  Il essaie
d’apprendre  auprès de Garrygarry et de Darco tant le bichlamar que la langue de Nyappa. Ses papiers sont conservés dans sa famille et Fairhead a méticuleusement comparé la version du journal de bord de Woodworth avec la version publiée par Jacobs en 1844. Woodworth est donc un collaborateur important, -avec Dwight,- du livre publié sous le seul nom de Jacobs. Mais des parties du journal manuscrit manquent aujourd’hui, en particulier celles qui concernent la rencontre avec les enfants de Lavo. Jean Guillou et Fairhead ont tous les deux lu « Log of Midshipman S. E. Woodworth, 1838-1839”, dans les Papers of Selim Edwin Woodworth, 1834-1947, Huntington Library, San Marino, Californie.Mais tandis que  James Fairhead déplore cette absence de mention de Lavo qui,pour lui, aurait suffi à  authentifier la lettre de Morrell en 1837 et  le récit de Jacobs de 1844,  Jean Guillou,  à qui Fairhead avait envoyé la photocopie du journal, me laissa entendre qu’il était bien plus dubitatif sur cette apparente  «  absence ».
 Que sont devenues ces pages si intéressantes  racontant le passage de Darco à Lavongaïe , passage qui ne saurait être révoqué en, doute? L’hypothèse la plus probable est que le père de Woodworth, comprenant le parti qu’il pouvait en tirer,   les aurait  mises  de côté.
4 Le linguiste Théodore Dwight : la quatrième et  dernière  source de Jacobs  pour Simon Lavo et la confirmation de la présence de Simon  Lavo avec le nom du blanc dérivé de Lapérouse.  
Théodore Dwight fit paraître en 1834 Things as they are, or notes of a traveller through some of the Middle and Northern states, chez Harper and brothers, p. 184 sqq. , et en  1835 un  « Vocabulary of the language of the Uniappa Islands » dans l’American Annals of Education  5 (septembre), 396-401. Ses Lettres à Gibbs, Vocabulaire et notes, sont à Washington, D. C., rangées sous le nom fautif de Theodore F. Dwight, MS 1078, 1866, National anthropological archives, Smithsonian Institution. Malheureusement ses manuscrits ont été perdus (peut-être groupés avec la partie du journal de Woodworth concernant la rencontre des enfants de Lavo, car Dwight  projetait d’écrire un autre  ouvrage sur Uniappa). C’est un bon linguiste qui a été frappé par le caractère archaïque de cette langue mélano- papoue ; ainsi, mon frère se dit  tindimi , mais ton  frère se dit  taringur,gur est l’adjectif possessif de la seconde personne. On voit que le mot signifiant frère change du tout au tout selon qu’il est employé dans une langue de respect, qui est celle de la personne à qui l’on s’adresse : la seconde personne entraîne des changements lexicaux, à cause de ce que Damourette et Pichon,-je suis adepte de leurs  théories,- appellent le plan allocutoire (interrogation, etc.). La présentation de la zone linguistique de  Uniapa est celle d’un groupe de quatre autres îles que Uneapa ( aujourd’hui Tingwoa): Garuby ou Garove (Ndrove), Raga ( Lavongaïe, ou Riger[Jacobs] ou Naraga [na étant une sorte d’article déterminant], qui désigne un  petit python sacré  arboricole,  Engyralis australis  ,  se lovant en entonnoir pour y recueillir l’eau de pluie et piéger les oiseaux assoiffés, puis par métaphore un îlot avec lagon central ou grande baie profonde) , Mundoapa ,  Badirry (la Nouvelle-Bretagne)... Notons quelques emprunts au malais : carey, désignant la tortue, malapiri , gingembre , du sanskrit smgavera, en forme de corne , par le malais marapiri ,  latin zingiber, grec zingiberi, arabe zangabil, Zanzibar ,  et des mots qui se retrouvent en mélanésien comme vanua, terre,cf. vanua au Vanuatu, gou, chanter, cf .  Cagou, celui qui chante (le matin) ou kema maison (cf. Lifou ‘uma avec des apparentements africains).   
Dwight s’est intéressé aux noms du triangle et à cinq ou six instruments de musique,  liés au monde des morts, en particulier une flûte à trois trous appelée calu importée selon Dwight de Polynésie, que Dwight oppose à la  flûte de Pan  à sept tuyaux appelée  véi et indigène selon lui, comme la flûte nasale.  A propos de cette flûte à trois trous, Dwight cite l’Astrolabe de Lapérouse sans parler de  la Boussole, ce qui est curieux et nous fait penser à Simon Lavo, médecin de
L’Astrolabe.
Ayant lu ce vocabulaire de 200 mots environ  sur Google Books, j’ai relevé plusieurs  emprunts au français datant d’avant 1835 et désignant des animaux importés par les Français : poroco , du français porc; le mot désigne un  porc sans queue , différent des porcs indigènes qu’on trouve  sur les autres îles, et qui a été importé par Lavo et ses compagnons ,comme le  poulet,  toga, du français coq.
Mais le plus intéressant pour nous est le mot signifiant blanc, européen, français, lié à la mort, savoir  puroco (à prononcer purotzso) de (La) pérouse, cf.  Laborouse, le nom donné par Makataï  au bateau de secours en construction à Vanikoro. En Polynésie, il est à noter que les blancs Français se disent les pure, métathèse de (La]peru(se) . Aux îles de Uneapa,on emploie aussi pango ou pongo, qui désigne la barque avec ses pierriers  et même on emprunte le mot désignant les Espagnols de Quiros  à Tanako, savoir papalangui , répandu dans toute la Mélanésie , altéré sous la forme mataluangi. L’igname à chair blanche se dit paroco , la blanche, parce qu’elle  est opposée à l’igname violette . Bien que Dwight ne soit pas explicite, il est tentant de supposer qu’il a dû questionner Darco sur ces blancs importateurs et identifier Lapérouse, l’Astrolabe et Lavo.


Les quatre enfants métis
Il y eut au moins une métisse (la fille de Simon Lavo) et trois garçons métis : le fils de Roux d’Arbaud devenu Lavoo junior et mari de la fille de Lavo,le fils de Richebecq et celui de Gaudebert , tous deux enfants de sœurs de la mère de Darco, un pur papou.

Les raisons de l’évolution de Dumont d’Urville, favorable à Morrell au début, et ses  tentatives pour le  discréditer .

Le Bulletin de la Société géographique de Paris avait imprimé, quelques cinq mois après la parution de la traduction en français des voyages de Morrell, un long extrait du 4è voyage de Morrell, sous la signature de Dumont d’Urville de retour du Pacifique ,  sous le titre « Découvertes du capitaine Morrell », 1833, 121, 249-270 et « Observations sur les découvertes du capitaine américain J. Morrell, 1833, 121, 270-277. L’appréciation de Morrell  est alors excellente, même si Dumont fait remarquer que certaines « découvertes » de Morrell ont déjà été décrites par de précédents navigateurs : Dumont note que nombre de ces découvertes sont récentes et peuvent très bien ne pas avoir été signalées sur les cartes marines dont Morrell disposait, si bien que ce dernier peut à bon droit réclamer comme siennes ces terres qu’il pense découvertes par lui et leur donner son nom. Dumont décrit l’Américain comme un homme courageux  et expérimenté. Il lui donne des conseils pour ses prochains voyages : emporter deux montres avec lui pour vérifier la longitude des lieux ; faire des croquis et des cartes succinctes pour aider à l’identification des îles ; relever des listes de mots chez les différents peuples visités, car ce serait important pour ceux qui recherchent l’origine et la parenté des diverses populations océaniques. C’est d’ailleurs ce que Jacobs et Selim Woodworth feront pour Naraga et leurs croquis nous aideront  à identifier cette île à Lavongaïe.
En 1835, dans son Voyage pittoresque autour du monde, on retrouve le même ton très élogieux : Dumont y cite encore  de longs passages de Morrell. Toutefois, il observe que les  descriptions du capitaine américain, même lorsqu ‘elles  cadrent avec ses propres observations, sont parfois entachées de détails extraordinaires qui frisent l’exagération.
 Mais, en 1841, le ton change du tout au tout dans Voyage au pôle sud et dans l’Océanie sur la corvette l’Astrolabe, vol 1 et vol.2. Dans le volume 2, Dumont se fait l’écho de deux  consuls américains qu’il avait rencontrés dans deux ports du Chili et qui affirmaient que Morrell était un menteur. Ils lui dirent aussi apparemment que toute tentative qu’il pourrait faire pour retrouver les enfants de Lavoo serait stupide.
 Le consul du port de Valparaiso était un M. Hobson qui était en même temps le représentant des intérêts des marchands de New York, qui en voulaient beaucoup à Morrell de les avoir ruinés. Dumont d’Urville s‘était adressé à lui pour avoir des nouvelles de Morrell, parce que Dumont « gardait encore en son cœur » la découverte des deux enfants par Morrell. Hobson lui répondit qu’il n’avait pas de nouvelles de lui, mais que ce navigateur avait mauvaise réputation. Le livre de Morrell (ses premiers voyages, seuls publiés alors, où il ne parle pas de Lavo) était un tissu de mensonges , et l’histoire des enfants d’un chirurgien de Lapérouse n’était qu’une fable imaginée par Morrell pour amener le gouvernement français à lui donner le commandement d’un navire .
Au port de Talcahuano, toujours au Chili, Dumont rencontre un autre consul américain, Paul Delano, représentant aussi les intérêts des armateurs ;Delano affirma sans ambages que le récit du voyage de Morrell était mensonger, ce qui ne permettait pas de croire à la prétendue rencontre avec les enfants du chirurgien de Lapérouse.
  Dans le volume I, Dumont continue ses attaques contre Morrell à propos de l’emplacement de  Philippeville , aujourd’hui  Puerto Hambre, « Port Famine », au détroit de Magellan , où se trouvent les ruines de l’implantation des Espagnols de Sarmiento au XVI è siècle, redécouvertes par Morrell. Selon Dumont, rien de ne fut découvert par ses officiers en 1827 qui ressemblât aux ruines décrites par l’Américain : il était impossible que rien n’échappât à leurs investigations nombreuses et étendues. Pourtant, la description que Charles Darwin donna du fort et des ruines de la ville , en décembre 1833, dix ans après  Morrell et  six ans avant Dumont d’Urville, correspond parfaitement à ce que Morrell avait dit: « Les bâtiments, écrit Darwin,  furent commencés dans le plus pur style espagnol et restent une preuve de la puissante main de l’Espagne. » Dumont,  par cette critique, essayait simplement  de discréditer Morrell. Fairhead ajoute que Woolworth , l’auteur réel des voyages de Morrell , avait fait partie d’une joyeuse  bande de New- Yorkais farceurs appelés Knickerbocker et qu’il avait inséré des exagérations sur cette région, qui étaient autant de canulars, ne prévoyant pasque ses descriptions pourraient pousser des missionnaires et des explorateurs à se rendre en ces lieux désolés. Dumont n’a pas perçu le côté humoristique de la chose.
Pourquoi ce changement brutal d’opinion sur Morrell de la part de Dumont d’Urville ,  devenu président de la Société de géographie de Paris ? C’est  qu’il a pris connaissance de  la lettre de Morrell au président  qui l’a précédé à la tête de la Société de géographie de Paris, lettre où il demandait le commandement de l’expédition que Dumont d’Urville devait commander. De plus, la rivalité entre la France de Louis-Philippe et l’Amérique concernant le pôle sud avait amené Louis-Philippe, très familier des voyages de Morrell selon Dumont, à confier à ce dernier l’exploration de l’Antartique. Dumont n’avait rien d’un explorateur polaire, note Fairhead, et il fut horrifié de la requête royale : « j’ai lu, écrit Dumont, les voyages d’où le roi a pris cette idée ; ce ne peut être que les journaux de bord de Weddell ou de Morrell. De ces deux navigateurs, -de simples chasseurs de phoques tous les deux, -l’un, Morrell,  m’était déjà connu comme un inventeur de contes, et la véracité du second a encore besoin d’être prouvée. »Résigné malgré tout à réaliser les intentions du roi, Dumont d’Urville , en ce début de 1837, voyait en Morrell  un rival. De là ses critiques acerbes contre le capitaine américain.
Le secret de Morrell
Quel est le secret du Capitaine ? Selon moi, c’est l’implantation géographique de Narage, l’île des enfants de Simon Lavo, en raison de ses homonymes.   
  Un « détail » (Jean Guillou) : l’identification géographique de Naraga ou Riger avec Lavongaïe .
Il y de nombreuses îles appelées Riger, mot qui signifie serpent et donne Narage, de riger, serpent. Parfois , le serpent visé est un petit python asiatique,  l’engyralis australis, serpent sacré arboricole qui se love en cercle pour recuellir l’eau de pluie et capturer les oiseaux assoiffés dans cet entonnoir. Par métaphore, le mot peut désigner un atoll avec un lac ou une baie au centre, comme à Vanikoro, à Mallikolo, etc. Il faut donc, selon moi, pour identifier les lieux où les survivants ont trouvé refuge, ne pas se fier au nom de Naragé, mais au nom de Lavongaïe, l’île de Lavo et la comparer avec la description de Jacobs qui nous en a fait un dessin page 79 en  précisant que le sommet,   avec un décrochement bien net,  est de 2000 pieds environ, soit 610 mètres.  Le point culminant de Lavongaï  s’élève à  960 mètres, au lieu des 610 mètres attendus d’après Jacobs, mais cela  peut convenir pour une estimation à vue.  J. Guillou n’indique pas  la hauteur du sommet unique de Narage.  Le dessin de Jacobs de l’île  Riger ou Lavongaïe  (ci-dessous à gauche) et la photo de J. Guillou de l’île Narage ci-dessous à droite (page de couverture arrière de Navigateurs d’Eure-et-Loir)  ne coïncident pas du tout.


        
                                                                                     Crédit photo pour le cliché de droite : cliché Jean Guillou, avec les aimables autorisations de J. Guillou et de  la SAEL (Société archéologique d’Eure-et-Loir)
                                                                                                          
Précisons encore que,  selon Jacobs,  l’île de Riger  est « parfois appelée l’île de Lavo », aujourd’hui  Lavongaïe. A ceci on peut joindre des arguments sur la parlure de l’ île conservée dans  la mélopée reproduite  par Jacobs.

   Selon Jacobs, l’île voisine , celle de Darco,  Nyappa, a trois sommets dont le plus haut culmine à 6000 pieds, soit 1829 mètres et il  nous  donne   un croquis de Nyappa (p.88,) ci-dessous,   où l’on aperçoit plusieurs sommets volcaniques  (trois et une colline). A comparer avec le dessin de Selim Woodworth reproduit p. 183 dans Fairhead, op. Cit.

                        

 Or, à Unea (île correspondante dans l’archipel Vittu à Uneapa selon Jean Guillou), il y aurait bien quatre sommets dont le plus haut culminerait à 1033 pieds ou 300 mètres environ mais  cette  hauteur de 1033 pieds, 300 mètres environ, est six fois moindre  que le sommet de Nyappa selon Jacobs (1829 mètres). De plus,  Unea est à 250 Kms de la Nouvelle-Irlande (Badirry) donc trop loin de Lavongaï.
Tout ceci n’est certes que « détails », me disait Jean Guillou, par rapport au fond du problème : la survivance de Simon Lavo et de ses compagnons sur une île du Nouveau Hanovre.
Selon Dwight, les hautes îles voisines de Uneapa sont Garuby (Garove,l’île de Garrygarry,  aujourd’hui Ndrove selon moi,  près de l’île Manus),  Raga (Naraga, Lavongaïe), Mundoapa, Badirry (Nouvelle-Bretagne selon Fairhead ; mais Nouvelle-Guinée ou Nouvelle-Irlande selon Dwight , Nouvelle-Irlande selon moi.
Le jugement de Fairhead sur Morrel
 « Depuis que Morrel  avait quitté Canton et la Chine, sa chute vertigineuse peut être attribuée à une cascade de désastres où il est parfaitement innocent et d’erreurs de jugement. Et pourtant le même génie cruel qui l’avait poussé à accomplir la tâche apparemment impossible de tisser un réseau social d’échanges  avec les populations de la mer de Bismarck se transforme en calcul malhonnête, chaque fois qu’il est amené à faire face à des  événements malencontreux. »
 Deux arguments de poids : le nom des Français, Paroco, altération de (La)pérouse, prononcez parotso , et l’île de Lavo, Lavongaïe .
Même si Fairhead ne désire pas affirmer la véracité de la lettre de Morrell et du récit de Jacobs (pour ce dernier, à cause de l’absence de la partie du journal de bord de Woodworth qui se rapporte à Lavo), il demeure deux arguments de poids en faveur de la survivance de Simon Lavo, d’abord le nom d’une île méconnue de la mer Bismarck , ensuite les emprunts à la langue française  des  mots désignant le porc , le coq et l’homme  blanc, tiré de (La)pérouse.

Poe et Melville
Le sauvage Darco a inspiré deux géants de la  littérature américaine et mondiale, Melville et Poe.
Melville
A Albany, en octobre 1831, au Albany Museum, le Capitaine Morrell fit jouer Darco dans son spectacle de foire sur le cannibale des îles : parmi les visiteurs, se trouvait un garçon de douze ans, très sensible, qui, des années plus tard,  allait faire entrer dans la psychè américaine une version de Darco dans le harponneur de Moby- Dick, Qeequeg. Melville avait acheté l’ouvrage de Morrell et celui de Jacobs  en avril 1847, à Liberty Street , Broadway, à la librairie de Gowan . Queequeg ressemble à Darco  parce qu’il est comme lui fils de roi et héritier du royaume, par la dextérité avec laquelle il envoie son javelot, et par  sa manière de parler , qui est rendue de la même façon par Jacobs et par Melville.    Mais il y aussi quelque chose en lui de Garrygarry. Tous les deux portent un chapeau en poil de castor, tous les deux manifestent le même intérêt ingénu pour la brouette et tous deux attrapent un rhume.
De plus, Melville, dans son premier livre, Typee, qui se passe à Nouka Hiva en Polynésie (typee est à rapprocher du polynésien  toupapaou, revenant, spectre, mort vivant, cf le nom du blanc en Afrique noire toubab  qui nous a donné par l’arabe toubib, sorcier au départ), met en scène un chef des Typee , Mehevi.
C’est un superbe guerrier, comme Darco, avec le même chapeau à plumes provenant de la queue d’oiseaux tropicaux mêlées avec d’autres provenant d’un coq, avec des colliers, avec des boucles d’oreille, avec des tatouages élaborés sur les joues, sur les bras et sur les jambes, avec un javelot joliment ouvragé. « Ce guerrier, écrit Melville, d’après l’excellence de ses proportions physiques, peut à coup sûr être regardé comme l’une  de ces créatures toutes de  noblesse  créées par la Nature et les lignes tracées sur son visage pouvait avoir signalé son haut rang »

 Poe
Quant à Edgar Poe et ses Aventures d’Arthur Gordon Pym de Nantucket, cité ici dans l’édition Folio, lorsque, adolescent,  je le lus pour la première fois, je fus frappé par le fait que son traducteur, Baudelaire, parlait des biches -de- mer (p. 231, 241 et surtout, très longuement,  244-247, où Poe copie textuellement le récit de Morrell) , après avoir expressément cité le capitaine Morrell , p.213 notamment. Or, j’avais été habitué, vu les lieux où je vivais dans mon enfance, à entendre parler du trepang, nom chinois de la biche –de- mer, et de ses huit qualités, dont les six premières seules étaient commercialisées : la première ou tetfish, la seconde ou mangaraca selon le nom donné par Darco. Le nom de la biche -de- mer n’a rien à voir avec quelque biche que ce soit. Il vient du portugais et désigne le sexe masculin en raison de la forme de l’animal. Il s’appellerait mieux  la pissa –del- mar ou   bite- de- mer (apparenté au sanskrit pasah, au grec pe(s) os, au  latin pissa. Le bichlamar ou pidgin English (de bichdin) est le nom donné au langage parlé par les pêcheurs indigènes des biches de mer et il est devenu au Vanuatu la langue véhiculaire qui pallie la multiplicité des parlures. On peut aussi rapprocher le nom que se donne emphatiquement Darco en arrivant dans son royaume, Telum -bee- bee et le mystérieux Tekeli-li de Poe. 278
Que le roman se termine avec  le principal personnage,  Pym, entrant dans ce monde de blancheur et de mort dont les insulaires avaient si peur suggère une rencontre avec Darco. Le géant blanc , symbole de la mort, est le spectre qu’a vu  Darco en Morrell.  
« Une foule d’oiseaux gigantesques, d’un blanc livide, s’envolaient incessamment de derrière le singulier voile, et leur cri était le sempiternel tekeli-li ! qu’ils poussaient en s’enfuyant devant nous…Nous nous précipitâmes dans les étreintes de la cataracte, où un gouffre s’entrouvrit, comme pour nous recevoir. Mais voilà qu’en travers de notre route se dressa une silhouette (traduction rectifiée, car Baudelaire a commis un faux sens en  traduisant l’américain «  figure » par « une figure humaine ») voilée de proportions beaucoup plus vastes que celles d’aucun habitant de la terre. Et la couleur de la peau de la silhouette était de la blancheur parfaite de la neige. »
 Poe s’était vu refuser par l’éditeur new yorkais Harper et frères  certains de ses contes géniaux ; il correspondait avec Woodworth père, et savait que celui-ci était l’auteur réel des Voyages de Morrell et de Reynolds qui avait repris l’hypothèse de Symmes sur les trous au pôle. Il aimait les canulars. Il se trouva donc heureux de berner l’éditeur qui lui avait refusé ses contes en lui fournissant, en juillet 1837, son roman « maritime », qui recopiait d’importants passages de Weddel, Morrel et de Reynolds. C’était moins là un travail de parodie ou de plagiat, écrit Fairhead, qu’une œuvre visionnaire géniale  et un sarcasme contre ces éditeurs qui avaient refusé de publier ses formidables histoires extraordinaires et qui avaient préféré éditer un conte maritime qui les tournait eux-mêmes en dérision eux-mêmes. »



Hommage à Jean Guillou: le dernier message de l'amiral

                          Le dernier message de l’ « amiral » Jean Guillou
Un grand auteur maritime méconnu a disparu le 22 août 2014 à Nouméa, celui
qu’on surnommait « l’Amiral ».Ce Breton des Côtes -d’Armor, né   le 8 novembre 1916, près de Paimpol, était entré, en 1935,dans une Ecole d’ingénieurs des Arts et Métiers, puis,  en  1938,  à l’Ecole Navale de Brest et il était devenu officier de la Marine Nationale. Il navigue ensuite sur divers bâtiments. Pendant la guerre. Il finit sa carrière comme capitaine  de vaisseau.  En 1968, il découvre la Nouvelle-Calédonie comme expert du Bureau International du Travail, puis, dans la formation professionnelle, les Nouvelles-Hébrides (Vanuatu) pendant un an et demi. Il prend sa retraite en Nouvelle-Calédonie.
Son œuvre comprend un recueil de nouvelles  aux éditions Bénévent , Les quatre rues, un roman aux éditions Edilivre, Le garde-malade, et aux éditions de l’Etrave (Verrières), de 1999 à 2008,  un roman historique : Moi Jean Guillou, second chirurgien de l’Astrolabe, où il se penche sur le destin imaginaire d’un homonyme dont il imagine la fin en Australie, à Temple Island, où des épaves attribuées à l’expédition Lapérouse ont effectivement été retrouvées, (Jean Guillou y croyait : il était allé sur place), Peter Dillon, Capitaine des mers du Sud, L’odyssée d’Ann Smith, roman historique sur le personnage réel d’Ann Smith,  embarquée à Botany Bay avec Lapérouse et dont les plongeurs australiens ont retrouvé les os et le  bassin dans les épaves de Lapérouse à Vanikoro, Aventures dans les mers du Sud, publié dans La page littéraire de la Mission pour le Livre de Nouvelle-Calédonie (Les Nouvelles Calédoniennes 2004, présentation par Hélène Colombani), Des jalons de l’Histoire, Echos du grand océan, Sarmiento de Gamboa, Les mers du sud m’ont raconté, (présentation de ces deux derniers ouvrages par Hélène Colombani, Altitudes), La Pérouse… Et après ?Dernières nouvelles de l’Astrolabe, 2011, son dernier ouvrage. Il a aussi traduit de l’anglais (c’était un excellent angliciste) L’archipel des fantômes en colère, de  Hugh Edwards et réalisé The French presence in Australia, James Cook University of North Queensland, traduction en anglais par Marc Serge Rivière et Michelle Kuilboer  .Il a contribué à un recueil de nouvelles des écrivains du Cercle des auteurs du Pacifique  intitulé Du rocher à la voile, avec préface d’Hélène Colombani, L’Harmattan.Il a publié de nombreux articles dans La Revue maritime et surtout dans les bulletins de la Société d’etudes historiques  de Nouvelle-Calédonie , par exemple sur la colonisation française ratée à Port- Praslin en Nouvelle-Guinée  ou bien dans Navigateurs d’Eure-et-Loir dans les grandes expéditions des XVIII et XIX e siècles, de la Boussole et de l’Astrolabe à la Méduse,  de l’expédition de Lapérouse (1785) à la mission au Sénégal (1816),  Société Archéologique d’ Eure -et- Loir (SAEL), décembre 2006 , « Sur les pas de Simon Lavau, chirurgien de l’Astrolabe », p.165-177 et p. 407-506 .
Jean Guillou a aussi participé à diverses associations, comme Fortunes  de Mer, recensement et localisation des épaves de navires autour de la Nouvelle-calédonie, au Musée d’histoire maritime et à l’Association Salomon, pour l’étude du mystère La Pérouse. Il a participé aux diverses  expéditions à Vanikoro sur les épaves de Lapérouse.
Voilà pour la biographie officielle. Il faut ajouter les voyages sur les traces de Lapérouse, et même en Papouasie -Nouvelle-Guinée sur les traces d’un survivant, Lavo. Il est ainsi amené à assister à l’accouchement dans une pirogue d’une femme indigène dans l’archipel Bismarck. Mais  l’essentiel est ailleurs. « J’’ai essayé de résoudre le mystère Lapérouse, j’ai cru le résoudre un jour. Mais la vérité n’était pas là  » : tel est son dernier message. Les idées de Jean Guillou avaient en effet évolué, et ceci à partir de ses trouvailles sur les survivants de l’expédition Lapérouse, de Lavo (quelle que soit l’orthographe : Lavaux, Laveaux) en particulier.
   En 1837, le capitaine américain Morrell, à son retour d’un voyage dans le Pacifique, informe le ministère français de la Marine du fait qu’il a découvert les enfants Lavo dans les îles de l’Amirauté. . Mais le ministère ne donne pas suite. Le texte prouve, en tout cas,  que, sept ans avant  la publication de Jefferson   de 1844,  l’existence de Lavo était déjà connue. La lettre de Daussy  est la propriété de la Société de Paris (Département des cartes et plans) et conservé à la B. N. où il a été découvert par Jean Guillou. Il a la cote MFILM SG COLIS 7 (2202) et s’intitule : « Pierre Daussy s’inquiète du sort de Lavaux et de sa famille, d’après les nouvelles qu’il a reçues d’eux par le capitaine Morrell, 24 juillet 1837 ».
   C’est Jean Guillou à nouveau qui sort de l’oubli un passage de Thomas Jefferson  Jacobs, dans son livre paru à New York  sous le titre Scenes , incidents and adventures  in the Pacific Ocean, or The islands of the Australasian seas, during the cruise of the clipper Margaret Oakley under Capt. Benjamin Morrell, 1844, qui évoque aussi  (p. 83) l’existence de survivants du drame de Lapérouse, Simon Lavo et ses enfants, à l’île Riger , au nord de la Nouvelle-Irlande , à 2 250 km de Vanikoro. « Riger  was first settled by a Frenchman named Laveaux, a surgeon in the exploring squadron of La Perouse », c’est –à- dire «  l’île Riger   fut d’abord colonisée par un Français  nommé Laveaux, chirurgien de  l’expédition d’exploration de La Pérouse ». « This  island  is sometimes called  … the island of  Lavoo »,   p. 103, «   cette île est parfois appelée l’île de Lavoo », Lavongaï. Les polémiques  contre Morrell n’atteignent  pas Jacobs -dont Edgar Poe s’est inspiré dans Aventures d’Arthur Gordon Pym-. et ne peuvent rien contre ce fait de l’existence d’une île qui perpétue aujourd’hui le nom de Lavo, ce qui donne raison à Jean Guillou. . Lorsque je correspondis avec lui par courriel, après l’inauguration du monument à la mémoire de Simon Lavo à Germignonville, Jean Guillou me dit , à propos de la localisation nà Narage ou à Lavongaï de l’île de Lavo, « ce ne sont là que détails, l’essentiel est dans la survivance » , et il avait raison.
Le conseil municipal de Germigonville en Eure-et-Loir a  décidé  de dédier à Simon Lavo un parc fort coquet, ainsi que d’apposer une plaque sur sa maison natale.  J’ai ainsi assisté, le 28 mai 2011, à cette inauguration  en présence Jean Guillou qui n’avait  rien perdu de sa fougue malgré ses 95 ans (il venait de sortir un nouveau livre Lapérouse … Et après ?),  de descendants  de Simon Lavo qui  arboraient fièrement leur arbre généalogique.  Dans « Santa Cruz ou l’occasion manquée », SEHNC,  p.58, bulletin  n°102, 1er tr.1995, Jean Guillou  décrit les objets de facture européenne  laissés , selon lui , par Lavo et ses compagnons et que d’ Entrecasteaux  attribua à tort à l’Espagnol Mendana.
De même que Jean Guillou avait désiré se recueillir auprès de la stèle dédiée à Fleuriot de Langle à Quemper-Guézennec dans les Côtes-d’Armor, Jean Guillou, -et je cite cette anecdote pour montrer son inlassable curiosité, -voulut aussi visiter , dans le voisinagede Germignonville, au parc de Jeurre (commune de Morigny-Champigny, Essonne) , le cénotaphe de Cook et la colonne rostrale que le marquis de Laborde fit élever sur une île du grand lac de Méréville (d’où elle a été déplacée au parc de Jeurre) . Cette colonne, toute en marbre turquin, est ornée de quatre éperons ou rostres en bronze pour glorifier à la romaine les vertus héroïques des deux fils du marquis, Edouard et Ange, morts en1787 à Port- des- Français au cours de l’expédition Lapérouse.

Notre navigateur découvrit également la trace, à Pohnapei en Micronésie, d’un canon fleurdelysé qui ne peut provenir que d’un survivant de l’expédition Lapérouse (dans La Pérouse…Et après ?).Le survivant, appartenant à la Boussole cette fois, est connu des Vanikoriens comme le chef blanc Mathew, altération vraisemblable de Mouton, nom de l’officier Laprise-Mouton. L’archéologue Jean-Christophe Galipaud et Valérie Jauneau la Calédonienne rédactrice en chef adjointe à France-Télévision, ,dans Au-delà d’un naufrage, Les survivants de l’expédition Lapérouse , 2012, Prix Louis Castex de l’Académie française ont retracé dans leur passionnant ouvrage les exploits de ce chef blanc associé à des Polynésiens à Vanikoro.
Guillou, sur ces bases, accorda créance à la déclaration de l’ « homme fort » Makataï publiée par la SEHNC, janvier 1992, bulletin n°90, La Pérouse à Vanikoro, campagne de recherches 1990,  p.46 Selon ce chef, c’est lui-même qui,  après avoir massacré presque tous les membres de l’équipage de l’Astrolabe, démolie par les rescapés pour construire leur nouveau bâtiment, mit le feu,  de nuit et par surprise, au bateau de secours que construisaient une soixantaine de rescapés.  L’épave incendiée du bateau de secours, le Lapérouse d’après  le nom donné par le guerrier polynésien qui l’appelle le Laborouse, est située dans la faille du récif où il est invraisemblable que la Boussole ait pénétré.  Les restes de l’Astrolabe sont dans la fausse passe du récif, où il est naturel que le bâtiment ait cherché à pénétrer. Quant à la Boussole, dont quatre personnes seulement s’échappèrent, elle aurait coulé près de Makulumu  et de Noungna comme l’avaient dit les autochtones à Dumont d’Urville : « C’est  ici [à Makulumu] qu’a coulé un  bâtiment [la Boussole]. Je ne l’ai pas vu, mais on me l’a dit ».
  La tragédie de la recherche de la Boussole a voulu que, en 1956, le commandant Bonnet, en fonction sur le Tiaré, à une époque où la découverte de l’épave de la faille du récif n’avait pas encore vicié le débat, passe à côté du véritable gisement de la Boussole, sans pouvoir véritablement l’explorer. Il avait  recueilli la tradition  d’un vieil indigène « qui prétendait  que «  l’un de ses ancêtres  avait vu dans son enfance, non loin de Vanou (Tevanou, le nom de la petite île), de très grands mâts d’un navire coulé ». L’individu  en question  accepte de lui  indiquer précisément l’emplacement, très éloigné du site de la fausse passe du récif.  Malheureusement, en cours de route, l’embarcation des Français chavire et  les  quatre scaphandres autonomes tombent à l’eau. Il ne reste plus au commandant du Tiaré et à ses hommes que quelques masques de plongée pour explorer l’emplacement du naufrage, « à cent mètres environ du sud de l’île Naoun-Ha » (autre orthographe de Noungna).  Les conditions météorologiques étaient défavorables ; depuis la surface, les nageurs remarquent que le massif de corail sur lequel ils sont ancrés a une forme oblongue et régulière. Privé des moyens de mener une fouille plus approfondies, la capitaine  Bonnet est persuadé qu’il s’agit de la coque de la Boussole recouverte de corail et déclare qu’aucun mémorial n’atteindra jamais la somptuosité de cette sépulture naturelle. »

« La vérité est ailleurs », laissait entendre le commandant Guillou. J’ai voulu expliciter son secret dernier, sans le trahir, je crois, et  tel que je l’ai perçu dans nos échanges de courriels. L’homme était un peu amer quand il voyait que le tapage médiatique fait autour de Lapérouse le laissait sur la grève et qu’un gros ouvrage comme La malédiction de Lapérouse, 1785-2088, Sur les traces d’une expédition tragique (1132 pages, ne le citait même pas. Il avait été écrasé par la version officielle, relayée par les média modernes. Il n’en reste pas moins que Jean Guillou a eu le mérite de frayer la voie et  d’être ouvert à toutes les hypothèses.

                                                                   

Jack l’Eventreur et le Docteur Thomas Neill Cream ne font-ils qu’un ?

              Jack l’Eventreur et  le Docteur Thomas Neill Cream ne font-ils qu’un ? Ou que vaut l’alibi du Docteur Neill prétendant purger en 1888 sa peine au pénitencier de l’Illinois ?

Comme le Docteur Neill , condamné à la pendaison, se tenait debout, attaché, le visage couvert, un quart de seconde avant sa chute dans la trappe, « le bourreau, M. Billington, l’entendit dire derrière son masque :
« Je suis Jack l’… », rapporte Elisabeth Jenkins dans « Un gentleman empoisonneur », la meilleure biographie du mystérieux criminel (du moins en ce qui concerne la partie « empoisonneur », mais sans jonction avec les massacres de Jack l’Eventreur) publiée dans le tome  2 d’une sélection du Reader’s Digest, 1962,  «  Scotland mène l’enquête ».
  Il avait , de sa prison, réussi  à faire parvenir moyennant une belle somme la lettre suivante, bien dans son caractère , au juge , M. Braxton Hicks (les caractères gras sont de moi) :
«       Cher Monsieur,
L’homme que vous tenez, le Docteur Neill, est aussi innocent  que vous .Le connaissant de vue, je me suis déguisé pour lui ressembler et j’ai fait la connaissance des filles qu’on a empoisonnées. Je leur ai donné des pilules pour les guérir de toutes les misères du monde, et elles en sont mortes. Miss L. Harris  a plus de bon sens que je ne l’aurai cru, mais je l’aurai tout de même…Si j’étais vous, je relâcherais le docteur Neill, autrement vous pourriez avoir des ennuis. Son innocence sera proclamée tôt ou tard, et lorsqu’il sera libre, il vous poursuivra peut-être pour dommages et intérêts.
                                                                          Respectueusement vôtre, JUAN POLLEN,
                                                                            alias JACK L’EVENTREUR
Que chacun se le tienne pour dit, je ne préviens qu’une seule fois. »
Rappelons que la prostituée L. Harris avait jeté au sol les pilules de strychnine que lui avaient données le docteur Neill, sans qu’il s’en soit aperçu, et  avait ainsi  échappé à la mort. Le pseudonyme Juan Pollen est intéressant car c’est l’anagramme (J =i) qui nous livre le véritable nom de l’empoisonneur : Paul O’Neill. Un autre pseudonyme, Malone (anagramme de (P)A (UL) O’Nel), employé dans une lettre de chantage  expédiée le 28 novembre 1891 par Neill au docteur Broadbent ,  confirme cette identité. D’autre part, Jack the Ripper est l’anagramme de Tho (m) as  Crea(m) le second nom usurpé de Paul O’Neill :  ces  deux pseudonymes établissent la concordance entre l’empoisonneur Paul Neill et le docteur Thomas Cream, alias Jack l’Eventreur.
  Jack  est le surnom d’un certain nombre de criminels célèbres d’autrefois, Jack Shepphard, Spring- Heeled Jack, Sixteen -Stringed Jack, Three -Fingered Jack,  Slippery Jack et Cannibal Jack par exemple. De plus, les High Rips (de to rip, éventrer) étaient des bandes  qui détroussaient les prostituées ou « relevaient les compteurs  » et les rackettaient. D’autre part, Jack the Saucy (Jack le [maquereau] bien habillé), employé aussi par lui,  contient encore, mais plus prudemment, Thau (m) as C(r)ea(m) Autre anagramme :le 14 juin 1888, le Charing Cross Hotel a passé une annonce dans le Times pour retrouver les propriétaires d’objets oubliés dans ses murs par des clients distraits, dont un dénommé  Mebrac, anagramme de C(l)ear et allusion à (Florie) Maybrick.  Parmi ces objets figure un sac de cuir noir sur lequel nous reviendrons. Dernière anagramme : Alfred (ou Thomas) Brierley, l’amant de Florie Maybrick,   est l’anagramme de Thomas (C) ream.  Fred, qui renvoie à Alfred Brierley, est le nom qu’il se donne vis-à-vis de  prostituées qu’il empoisonnera.
Le signalement de Jack par un laitier.
L’homme  connu sous le nom de  Thomas Neill Cream était atteint de strabisme divergent, il louchait et portait des lunettes la plupart du temps : sans elles, il voyait très mal, étant hypermyope. Or, à 23 heures,  le samedi 1 er septembre 1888, dans Turner Street, non loin de l’endroit du meurtre de Mary Ann Nichols, un laitier  décrivit à la police un homme venu lui acheter pour un penny de lait qu’il but d’une traite. Il s’agissait d’un homme d’environ 28 ans, au teint rougeaud, avec une barbe de 3 jours, des cheveux bruns, de grands yeux écarquillés et ayant l’allure d’un « employé de bureau » ou d’un étudiant. Les grands yeux écarquillés paraissent naturels chez quelqu’un qui louche  et qui a retiré ses lunettes. Nous reverrons ce laitier observateur à propos du sac noir brillant que portait l’individu.
Le signalement de l’assassin d’une fillette de 8 ans, Caroline Winter.
Caroline avait parlé avec un homme aux cheveux noirs, avec une moustache noire et un costume gris miteux. Cela ressemble à la photographie du
«  Docteur » Neill.
L’état civil du Canadien  Paul O’Neill (1854 ? Québec-1891,Londres),  représentant en produits pharmaceutiques,  son usurpation d’identité et sa captation d’héritage à l’encontre du  docteur Thomas Cream , dont la riche famille était aussi installée au  Canada, et qui exerçait à   Chicago.
Scotland Yard nourrissait des doutes légitimes  sur le nom véritable  de Neill qui, voyant les implications possibles de la révélation de ses divers pseudonymes, n’avait pas voulu déclarer son identité quand il fut arrêté.  Scotland Yard s’arrêta à faux certificat de baptême au nom de Thomas Neill Cream que Jack l’Eventreur  avait fabriqué.  Il doit être précisé que le Canada est probablement le pays où les actes d’identité sont délivrés avec le moins de contrôles. Neill avait confié à sa crédule  fiancée, Laura Sabbatini,cette demi-vérité qu’il se faisait appeler Thomas Neill à cause d’un problème juridique compliqué concernant un héritage, mais que son « véritable » nom était Thomas Neill Cream.

La famille de Neill était une famille nombreuse : 8 enfants, -c’étaient  les propriétaires d’une scierie dans la ville de Québec. Mais deux frères refusèrent d’adopter la profession paternelle de scieur, l’aîné Thomas,  né le 27 mai 1850 à Québec, et son cadet Paul dont nous  n’avons pas  la date de naissance, peut-être 1854 : par admiration pour son aîné qui faisait de brillantes études médicales,  Paul usurpa le prénom et la profession de son frère aîné. Thomas s’était inscrit  à l’Université de Montréal, la Mac Gill  University,  à la faculté de médecine et de chirurgie, s’intéressant à la gynécologie et à l’obstétrique. Il avait soutenu  une thèse sur le chloroforme.  L’Université, le confondant avec Paul, lui retirera par la suite le droit d’exercer au Canada, mais il était déjà mort. .
 Son jeune frère Paul,  le futur empoisonneur, s’inscrivit à l’école de musique de la même Université. Au cours de ses aventures, il fit la connaissance à Chicago, Illinois, d’un Docteur Thomas Cream, né à Glasgow, qui avait fait des études de médecin et de chirurgien à l’Université d’Edimbourg et appartenait à une riche famille installée à Québec. En 1881, à Chicago, « la jeune et jolie épouse d’un épileptique d’un certain âge, Julia Scott, arriva au cabinet de Neill pour lui demander un remède qu’il recommandait contre l’épilepsie. Neil séduisit la jeune femme et donna à l’époux une drogue comportant une dose de strychnine telle que le malade mourut en vingt minutes. Le décès fut attribué à une crise d’épilepsie.  ».  Sous la signature de son très riche  ami, le Docteur Cream, il écrivit alors  à la police en accusant de négligence le pharmacien qui avait délivré l’ordonnance. On fit exhumer le corps et l’on trouva alors 2, 56 grammes dans l’estomac de la victime. .
 Le tour était joué : le malheureux docteur Cream, innocent pourtant, fut condamné à la réclusion perpétuelle incompressible au pénitencier de l’Etat de l’Illinois.et, lorsque, peu après,  le père du vrai Thomas Cream mourut au Canada, c’est le faux  docteur Neil baptisé Cream pour l’occasion qui postula pour l’important héritage, géré par des gens qui n’avaient jamais vu le vrai docteur Cream. Notre empoisonneur et massacreur sadique s’appellera désormais Thomas Neill Cream.
 La législation de l’Illinois  prévoyait, en cas de meurtre avec préméditation, -ce qui étai le cas,- une peine  de réclusion à perpétuité sans possibilité de réduction de peine  au-dessous de 25 années.
Quant à ceux qui demanderaient des nouvelles de Julia Scott, l’amie de Neill, comme elle était dangereuse pour Neill, il lui fit goûter d’une pilule qui l’en débarrassa pour toujours, les décès dus à la  strychnine  passant pour occasionnés par la tuberculose.
Lorsqu’il se retrouva à Londres, le docteur Thomas Neill Cream, comme il se faisait désormais appeler, peut vivre sans exercer , grâce aux rentes versées par les mandataires du vrai docteur Cream.  Pour expliquer à Scotland Yard comment, bien que condamné à la réclusion perpétuelle, il est en liberté à Londres, il forge l’histoire suivante : « une campagne en sa faveur (qui pouvait croire à son innocence ?) avait abouti à une réduction de peine de 17 ans de réclusion ( 17-25-=8 ans à purger effectivement ), laquelle peine de 8 ans  , ajoutée à une rémission de peine pour bonne conduite (afin  que cela tombe juste !), lui valut finalement d’être libéré  en juillet 1891 » et de débarquer  à Liverpool sur le Teutonic le 1er octobre 1891, en provenance du Canada,  à Liverpool. Mais la législation américaine de l’Illinois interdisait formellement ce genre d’accommodement avec le ciel et le véritable docteur Cream resta en prison jusqu’au bout, tandis que le coupable put continuer à assassiner en toute liberté.
  Voici donc  l’histoire qui a abusé Scotland Yard et presque tous les  chercheurs : Neill ne pouvait être l’Etrangleur en 1888 puisqu’il aurait été à cette date reclus à perpétuité au pénitencier de Chicago et qu’on ne constatait son arrivée en Angleterre, sous le nom de Thomas Neill Cream, que le 1er octobre 1891. De plus, il semble qu’en Angleterre Paul Neil n’ait jamais exercé le métier de médecin ou de chirurgien, dont il n’avait pas les diplômes, mais de représentant commercial en produits pharmaceutiques : arsenic, chloroforme, cocaïne, morphine, strychnine, cachou (médicament à l’époque), etc., en provenance notamment d’une firme  new- yorkaise., la Compagnie Harvey, de Saratoga Springs .
 La signature : le ricanement sardonique de ses lettres.
Les billets de Jack l’Eventreur incluent curieusement des éclats de rire sardoniques fréquents et incongrus. Or, sous l’effet de la drogue, haschich et datura notamment à en croire J. Jacques Moreau de Tours , dans Le haschich et l’aliénation mentale, 1845), un tel phénomène est fréquent.
La vie de Neill à ses débuts, de 1876 à 1887 (Canada, Angleterre, Etats-Unis).
Neill s’est fait faire plusieurs fois sa photographie à Londres : il porte  une paire de moustaches brunes qu’il n’hésite peut-être pas à teindre en roux, châtain ou blond, des lunettes. Nous savons qu’il souffrait de violents maux de tête dus à une hypertension oculaire contre lesquels il prenait de très fortes doses de drogue, soit un mélange de   morphine contre la douleur, de cocaïne et de strychnine. Sa taille est moyenne (1, 70 m environ, 5 pieds 7 pouces),  il est légèrement corpulent.
 C’est un esprit criminel qui commet des meurtres de jouissance : il faut qu’il voie sa victime souffrir, qu’il l’ait empoisonnée à la strychnine ou assassinée à l’arme blanche, c’est pourquoi il ne la tue pas du premier coup en la frappant au corps, si bien qu’on trouve presque toujours du sang sous ses  victimes .Peu lui importe le sexe, la profession, l’âge.  C’est un pur sadique, magnifique illustration de la désintrication des pulsions, sadique oral à travers son, cannibalisme certes, mais sans jamais se rendre coupable de viols.  Il aime dénoncer des innocents en leur faisant porter le poids de ses crimes,  faire du chantage sur eux. Pourquoi s’en prend-il le plus souvent  à des prostituées ? Simplement parce que cela lui est plus facile. Mais il propose son « aide » aux femmes enceintes désireuses d’avorter, ce qui est illégal à l’époque, et il leur fournit des capsules de strychnine qui les font souffrir, puis mourir.
  Ainsi le prétexte pour aborder une prostituée  est-il celui de la prémunir contre une
conception et contre des maladies vénériennes..
   En voici  un « indice » : près du cadavre dépecé de  Annie Chapman, la police mit la main sur deux  pilules à base de strychnine, abortives,  perdues  par le docteur Neill, alias Jack l’Eventreur
  De même, les cachous emballés dans du papier de soie comme les pastilles de strychnine (pas les cachous Lajaunie que nous connaissons, mais les cachous anglais ou kasu dits de Ceylan ou de  Colombo et provenant réellement de l’Areka katechu blanco), trouvés dans la main gauche de Elizabeth Stride, étaient à l’époque un médicament vendu en pharmacie contre les maladies vénériennes et  Jack l’Eventreur a dû les lui offrir. Il est amusant de noter que l’habile faussaire auteur du Journal de Jack l’Eventreur,  p.99, évoque le meurtre de cette prostituée en ces termes :
« J’ai essayé de détacher la tête
Le  cheval [du charretier qui découvre le corps] s’est cabré
Bon sang ai-je crié
Mais je sentais encore son haleine sucrée [par le cachou] ».
Pour ajouter une touche finale, l’auteur de ce Journal a laissé du charbon animal dans le bas du journal pour évoquer le cachou que l’Etrangleur était censé mâcher : le cachou Lajaunie doit, en effet, sa couleur noire au charbon de peuplier noir. Mais il est peu probable que le cachou Lajaunie, créé en 1880, ait été déjà connu à Londres en 1888, ce qui montre une faille dans la virtuosité de la faussaire.  

En 1876, au Canada, Neill séduit Flora Elisa Brooks, la rend enceinte et la fait avorter. Le père de la jeune fille l’obligea, arme au poing, à l’épouser. Mais Neill l’abandonne et lui envoie d’Angleterre des pilules qui la font trépasser,  ainsi que son père. En Angleterre il s’inscrit à l’école d’application du Royal London Hospital, situé près du West End, mais il fréquente les prostituées bon marché de ce quartier, plutôt que les cours, et il échoue à ses examens. Cela explique sa parfaite connaissance de ce quartier.
 De retour au Canada, il exerce dans l’Ontario à London , une ville du Canada, et se fait une spécialité de l’épilepsie et surtout de l’avortement. Mais ce faiseur d’anges fait mourir ses patientes désirant avorter Le décès de Kate Gardener à la suite d’ un avortement l’oblige à quitter le Canada pour les Etats-Unis.
En 1880, Neill s’installe à Chicago et Julia Faulkner décède encore par suite d’avortement ou plutôt d’empoisonnement. A partir de 1881, il prend le nom de Cream et ce sont les aventures dont nous avons parlé. Il se rend en Angleterre à nouveau, disparaît et reparaît à Londres en 1887.



Les 8 premières ( ?) assassinées, dont 4 du 31 août au 9 novembre 1888, ainsi qu’une fillette et 3  garçonnets
Leur nombre est sujet à controverse, les trois premières sont contestées, savoir le  25 décembre 1887,  Fairy Fay, qui est dépecée ; le 13 avril1888, Emma Smith,  puis Martha Tabram, qui souffre de 39 perforations à la pointe du poignard. Nous avons ensuite les 5 meurtres les plus célèbres :
4 a Mary Ann  Nichols, le 1er septembre 1888
4 b un énorme incendie criminel près des docks se déclara la nuit de l’assassinat de Mary Ann Nichols, le 1er septembre 1888, il était son oeuvre.
5 Ann Chapman, le 7 septembre 1888
6 Elisabeth Stride, le 29 septembre 1888
7 Catherine Eddoves, le 29 septembre 1888 ? On accuse parfois Kosminsk de ce meurtre..
8 Mary Jeanne Kelly, le 30 octobre 1888, - toutes prostituées.
Les mutilations sont affreuses : intestins autour du cou, etc.
                                                    Fin 1888
9 Le 26 novembre1888, un garçon de 8 ans, Percy Knight Searle,  est sauvagement assassiné  près de Portsmouth, la gorge tranchée à 4 endroits. Le 14 novembre 1888,   Jack L’Eventreur avait expédié une lettre où il écrivait : « Je vais commettre 3 autres assassinats, 2 filles [[ce sera Rose Mylett et une inconnue, cf. 15 ?], et un garçon d’environ  7 ans [Percy Knight Searle] cette fois. J’aime beaucoup éventrer, surtout les femmes, car elles ne font pas énormément de bruit. »
10 Le  20 décembre 1888 on trouve le cadavre d’une nouvelle prostituée, Rose Mylett ,  atrocement assassinée .
11 Le jeudi 27 décembre 1888,  le cadavre de John Gill, 8 ans,  assassiné à Bradford, est retrouvé entre le mur et la porte d’une écurie : les 2 oreilles ont été tranchées, les jambes sectionnées, le  ventre grand ouvert, le coeur arraché de la poitrine et coincé sous le menton, les organes  sexuels coupés  et posés sur le sol avec des mutilations des parties génitales « trop écoeurantes pour être décrites » On avait ôté ses chaussures pour les fourrer dans la cavité abdominale. Le 19 décembre 1888, Jack L’Eventreur  avait écrit de Liverpool : « « Je me suis rendu à Liverpool et vous entendrez bientôt parler de moi [le meurtre de John Gill] ». Le 26 novembre 1888: « je commettrai un autre meurtre sur une jeune personne, comme ces garçons qui travaillent dans les imprimeries à la City. Je vous ai déjà écrit une fois, mais je crois que vous n’avez pas compris. Je leur ferai pire qu’aux femmes, je leur prendrai le coeur et je les éventrerai de la même façon. Je les attaquerai quand ils rentrent chez eux. N’importe quel jeune que je vois, [ce sera dans les faits le malheureux John Gill],  je le tuerai mais vous ne m’attraperez jamais, mettez ça dans votre poche et votre mouchoir dessus. »Dans une lettre non datée, l’Eventreur écrivit à la police Métropolitaine : « J’ai éventré un petit garçon à Bradford », et, le 16 janvier 1889, il parle de son « voyage à Bradford ».
                                                         

                                                                   1889
12 et 13  Entre le 16 janvier 1889 et juin 1889,  l’Eventreur disparaît, peut-être séjourne-t-il en France, à Pont-à-Mousson, connue pour ses fabrications de couteaux et d’opinels (société rachetée par Saint-Gobain aujourd’hui) : selon Patricia Cornwell, une veuve,  Madame François,  est décapitée ; dans le même secteur, au même moment,  une autre femme est retrouvée, la tête quasiment séparée du corps. Neill, québécois, devait parler français.
 14  Ici intervient une affaire qui annonce  les empoisonnements à la strychnine.  En mai 1889, meurt à Liverpool  James Maybrick, négociant en coton, empoisonné par  la strychnine et l’arsenic  dont il faisait un fréquent usage. Sa femme Florie Chandler était d’origine américaine et elle le trompait. Il avait cherché un fournisseur pour sa strychnine et l’avait   trouvé dans Thomas Neill Cream alias  Alfred Thomas  Briarley (anagramme de [c] ream) qui  séduisit  son épouse et lui prodigua  des conseils pour empoisonner son mari. Curieusement,  elle réserve une chambre pour une semaine à l’hôtel Flatman  dans Henrietta Street à Londres, au nom de «  M. [son amant, Thomas Briarley] et Madame Thomas Maybrick, de Manchester ».  Elle écrit à son amant : « Chéri, N’aie aucune crainte d’être découvert, que ce soit maintenant ou dans le futur… Tu n’as donc pas besoin de partir à l’étranger [au Canada]  pour cette raison  ». La découverte porte sur la strychnine  et non sur l’adultère. Pour des raisons d’héritage, les frères de Maybrick fabriquent un faux testament qui déshérite son épouse  et surtout ils ourdissent une machination contre elle : lors d’un procès retentissant, celle-ci  fut condamnée à mort,  mais graciée.
 Le Journal de Jack l’Eventreur, « découvert » en 1991 par Mike Barrett, est censé avoir été rédigé en mai 1889 par James Maybrick sous l’influence de ses drogues : il nous raconte comment il devient Jack l’Eventreur et les assassinats qu’il commet à Whitechapel par haine de sa femme adultère . Quoi qu’il en soit, c’est une magnifique œuvre poétique évoquant Une saison en enfer de Rimbaud ou Misérable miracle (1956) de Michaux. , cette dernoière œuvre écrit sous la dépendance de la mescaline.  Cette habile mystification littéraire est sans doute l’œuvre d’une femme de Liverpool , nourrie de Lord Jim de Conrad (1900) en qui elle voit des traits qui lui rappellent  son mari,  un ancien de la marine comme Lord Jim : la mystificatrice pourrait-elle être Ann Barrett ?
15 En juin 1889 les restes d’une femme démembrée furent découverts à Londres.
16  Le 16 juillet 1889, le cadavre d’Alice Mac Kenzie, une prostituée,  fut découvert à Whitechapel, le ventre mutilé, la gorge tranchée. « Mon opinion, est que ce meurtre a été exécuté part la même personne qui a commis la précédente série des meurtres à Whitechapel », déclara le Docteur Thomas qui fut chargé de l’autopsie.
17 Le 6 août 1889, le cadavre d’une fillette de 8 ans, Caroline Winter est découvert près de Newcastle -upon- Tyner, le crâne fracassé, le corps portant « d’autres blessures épouvantables ».On l’avait jetée dans une mare à proximité d’un égout . Caroline avait parlé avec un homme aux cheveux noirs, avec une moustache noire et un costume gris miteux.  « Il avait offert un shilling à Caroline pour qu’elle l’accompagne et elle l’avait suivi. »
18 Le 10 septembre1889, un torse de femme atteste d’un  meurtre.  Le 20 juillet 1889, Jack annonçait : « J’ai l’intention de finir mon travail à la fin août, lorsque je mettrai les voiles pour l’étranger [Canada] ».Le . 2 septembre 1889, on trouve une bouteille à la mer près de Folkerstone : « Navire S. S. Northumbria Castle Left. Suis de nouveau en chasse. Jack l’Eventreur. « Un homme habillé en soldat (à savoir lui-même) avait  annoncé devant les locaux du Herald, ,  le 8 septembre 1888,  l’endroit où l’on trouverait le torse féminin, avant de s’enfuir.
19  Le 15 septembre 1889, on découvrit le corps en décomposition d’un garçon dans une maison abandonnée de Southport « Je commettrai le meurtre dans une maison vide » , avait écrit l’Eventreur .
20 Le 13 décembre 1889, des restes humains en décomposition sont découverts, parmi lesquels une main droite de femme au petit doigt de laquelle il manquait deux phalanges. Or, le 4 décembre 1889, Jack l’Eventreur avait écrit : « je m’exerce à couper les jointures, et si j’y parviens, je vous enverrai un doigt. » Est-ce son dernier meurtre sauvage ?
Les empoisonnements
Le FBI, dans son étude sur les tueurs en série, montre que le serial killer est un opportuniste et n’est pas fixé à un modus operandi déterminé : ainsi, le tueur cannibale Ottis Toole abattit ses victimes avec un fusil ou un révolver, mais aussi en les poignardant, en leur fracassant le crâne à coups de pierre, en les étranglant, voire en les pendant et même en les crucifiant. Cette réflexion est destinée à ceux qui trouveraient étonnant qu’un meurtrier sadique devienne un empoisonneur.
Il n’a jamais été gênant pour ses partisans qu’un autre criminel, le juif polonais Severin Klosovski, dit Chapman du nom d’une de ses épouses,  soit censé avoir le même  parcours criminel, passant des meurtres à l’empoisonnement : il  a été soupçonné par l’inspecteur Abberline d’être Jack l’Eventreur. Klosovski  était arrivé de Pologne où il avait  fait cinq ans d’études médicales, avant le début des meurtres qui s’arrêteront après son départ en Amérique.Il empoisonnera successivement trois de ses épouses et sera pendu en 1903.à Londres .L’inspecteur Abberline, chaud partisan de Klosovski comme suspect d’être Jack l’Eventreur, expliquera le changement de méthodes de Klosovski par « la différence de classe de ces nouvelles victimes qui exige, évidemment, une nouvelle façon de tuer ».
Neil disparaît ensuite au Canada, s’y fait oublier, puis revient à Londres où il sévit à nouveau  et passe à l’empoisonnement, en 1891, mais  toujours à la strychnine et sur des prostituées : 4 empoisonnements réussis  (il en rate un 5e) : 21 Ellen Donworth , 22 Alice March,  23 Emma Schirvel, 24 Mathilde Clover . Pris, il est pendu.

Les divers couteaux  de Jack l’Eventreur: un  Toronto afghan knife, puis un kukri , à nouveau un Toronto et enfin un dirk écossais.
Patricia Cornwell, dans  Jack l’Eventreur, affaire classée, portait d’un tueur, P. 53, écrit : « les Britanniques qui se rendaient en Asie rapportaient chez eux toutes sortes de souvenirs,  certains plus adaptés que d’autres pour poignarder ou découper. Ainsi, le pesh balz indien est l’exemple même d’une arme pouvant provoquer des blessures de plusieurs largeurs, en fonction de la profondeur. La solide lame en acier de ce « poignard », comme on l’appelait, pouvait infliger une variété de blessures capable de laisser perplexe n’importe quel légiste, aujourd’hui encore. La lame incurvée mesure presque 3 cm de large au niveau du manche en ivoire et, aux deux tiers, elle devient à double tranchant, à l’endroit où elle commence à s’affiner pour finir par ressembler à une aiguille. Celui que j’ai acheté chez un antiquaire a été fabriqué en 1830 et il tenait aisément (y compris sa gaine) dans la ceinture du pantalon, dans une botte, dans les grandes poches d’un manteau ou dans une manche.  La lame incurvée du poignard oriental baptisé jambya (vers 1840) laisse,  elle aussi, des plaies de largeur différente, même si toute la longueur est à double tranchant.  » Pour être plus précis, je pense que Neill a acheté un jambya, ou kyber, à Toronto,  savoir un Toronto afghan knife, à lame fabriquée aux Etats-Unis, mais de marque canadienne (marque « Toronto », aujourd’hui encore).  
 Le 19 octobre 1888, Jack l’Eventreur écrit qu’il se sent «  abattu, à cause de mon couteau que j’ai perdu en venant ici et il m’en faut un ce soir. ». Le 21 octobre, un agent de police découvre un kukri ensanglanté dans des fourrés. Or, le kukri est un couteau indien avec une lame incurvée, très robuste, utilisé pour égorger et pour trancher les membres. Mais, faute d’avoir retrouvé son kukri,le 30 octobre 1888,  l’Eventreur a dû se contenter d’un Toronto pour tuer Mary Kelly   « La peau et les chairs de l’abdomen ont été ôtées de manière importante en trois  endroits, la cuisse droite était dépecée jusqu’à l’os, la partie inférieure du poumon droit était endommagée et arrachée, le péricarde était ouvert au dessous et le cœur absent   ainsi que l’utérus  et des morceaux de ses parties génitales » (rapport d’autopsie de Mary Jane Kelly).
  Une de ses lettres, écrite de   Glasgow  témoigne de son amour pour ce kukri : « Je crois que je vais abandonner mon joli couteau  tranchant. Trop bon pour des putains. Suis venu ici pour acheter un  dirk (poignard) écossais. Ha ! Ha !ça leur chatouillera les ovaires », p. 193


 Le sac noir servant à transporter de quoi protéger ses vêtements et le paquet pour transporter ceux qui étaient ensanglantés.  
  Le 10 octobre 1888,  10 jours après les meurtres de Elizabeth Stride et de Catharine Eddowes, le Daily Post a rapporté que la police  avait pris possession d’un sac noir oublié  au Charing Cross Hotel avec « certains documents, articles d’habillements, carnets de chèques, gravures à caractère obscène ». Les documents suggèrent que le propriétaire du sac s’était souvent rendu en Amérique. Les gravures obscènes rappellent celles que Neill est si fier de  montrer, dans la ville, Québec à Mac Culloch et qui choquent ce dernier, comme les articles d’habillement rappellent les perruques montrées au même voyageur par Neill.  La police interrogea, dans le cadre de l’enquête sur Jack l’Eventreur,  le propriétaire du sac  qui fréquentait les bas quartiers de l’East End de Londres et se disait  résident à Liverpool. Scotland Yard a donc eu entre les mains notre meurtrier, qui, à ce moment, a dû avoir chaud. De là son impression d’invulnérabilité et son sentiment que tous les policiers  sont des imbéciles.
Le 30 octobre 1888, quelques heures avant le  meurtre de Mary Ann  Nichols, un laitier raconta à la police qu’un homme avec un sac noir brillant (que Jack l’Eventreur avait récupéré entre les mains de la police) lui avait demandé, -il était 23 heures, -l’autorisation de se changer dans sa remise. Le laitier surprit l’inconnu en train de protéger son pantalon avec « une cotte blanche comme celles que portent les mécaniciens ». L’inconnu se saisit ensuite d’une veste blanche, qu’il enfila rapidement par-dessus sa jaquette, et il dit : « Effroyable, ce meurtre, hein ? [le meurtre d’Ann Chapman]». Il  récupéra sa sacoche  et se précipita dans la rue en s’exclamant : « Je crois que j’ai un indice [les pilules ?]».
Le lendemain du double   assassinats d’Elizabeth Stride et de Catherine Eddows, le lundi 1er octobre 1888, à 9 heures, M. Chinn, propriétaire de Nelson Tavern à Kentish Town,  découvrit dans sa remise, enveloppé dans du papier journal, un paquet  analogue à celui que portait le meurtrier d’Elizabeth Stride une demi-heure avant sa mort (on l’a vu avec ce paquet) A l’intérieur du paquet,  la police  trouva un pantalon sombre imbibé de sang et des cheveux collés au sang coagulé sur le papier journal. Le meurtre d’Elisabeth Stride est donc à attribuer à Jack l’Eventreur, même si celui de Catherine Eddowe peut être imputé au juif polonais Kosminski.

Les déguisements
Neill aimait se déguiser : nous en avons la preuve dans le témoignage de Mc Culloch avec qui Neill se lia d’amitié à Québec. Il lui montra une cantine, en sortit une paire de faux favoris, longs et touffus : « Je m’en sers  pour éviter d’être reconnu quand j’opère », lui dit-il. Il n’hésitait pas à revêtir des uniformes militaires. Dans l’affaire du meurtre d’Annie Chapman, Scotland Yard trouva un bout d’enveloppe taché de sang qui était frappé de l’insigne d’un  régiment du Sussex et portait le cachet de la poste : « Londres, 20 août », ainsi qu’un début de suscription : « M[aster Thomas Neil Cream] », Master étant le titre des chirurgiens. Celui qui lui écrivait était peut-être son ancien complice dans le meurtre de Martha Tabram, ce caporal qui avait passé la nuit avec Pearly Poll, l’amie de la victime. On ne put identifier aucun de ces   deux militaires dont l’un était Neill, revêtu d’un uniforme qui le rendait méconnaissable.

Les lettres  de Jack l’Eventreur.
Le problème de la nombreuse correspondance avec la police (plus de 200 lettres et cartes) signée  Jack l’Eventreur est que de nombreux plaisantions  ont profité des publications dans la presse et se sont déchaînés, sans qu’il soit facile de discerner l’authentique du faux.  Voici quelques lettres qui semblent authentiques (avec ces américanismes qui rappellent les séjours de Neill aux USA). Voici la première, en date du 12 septembre 1888, écrite à l’encre rouge :
« Cher boss,
 Je n’arrête pas d’entendre dire que la police m’a pris, mais elle ne m’arrêtera pas de sitôt, ça me fait bien rire qu’ils aient l’air si malin et qu’ils racontent qu’ils sont sur ma piste. La farce de Tablier -de- Cuir m’a fait rire aux larmes.
J’en ai après  les putains et je n’arrêterai  de les découdre que quand je serai bouclé. Superbe, mon dernier boulot. Je n’ai pas  laissé à la dame le temps de couiner. Comment peuvent-ils me capturer maintenant ? J’aime mon travail et je veux recommencer. Vous entendrez bientôt parler de moi et de mes joyeux petits divertissements.
Après mon dernier boulot, j’avais mis de côté dans une bouteille de ginger beer [soda] le vrai liquide rouge pour écrire avec mais il est devenu épais comme de la colle et je ne peux m’en servir. J’espère que l’encre rouge suffira. Ha ! Ha !
Le prochain boulot que je ferai je couperai les oreilles de la dame et je les enverrai à la police pour rigoler, n’est-ce pas ? Conservez cette lettre jusqu’à ce que j’aie fait encore un peu de boulot et puis rendez-la publique aussitôt. Mon couteau est si joli et si tranchant que je veux me remettre au travail tout de suite si je trouve l’occasion. Bonne chance.
                                                                                             Sincèrement vôtre.
                                                                                        JACK L’EVENTREUR.
Pas d’inconvénient à donner ma marque de fabrique [mon pseudonyme de Jack l’Eventreur].Il faut que j’enlève toute cette encre rouge de mes mains avant de mettre cette lettre à la poste.
Malédiction ! Pas eu de chance encore. Maintenant ils disent que je suis un docteur. Ha ! Ha ! »
Voici d’autres exemples, comme  une carte postale avec l’empreinte d’un pouce sanglant (Scotland Yard n’utilisait pas encore les empreintes digitales) :  
« Je ne vous racontais pas de blagues, cher vieux Boss, quand je vous ai donné le tuyau. Vous entendrez parler demain du travail de Saucy Jack (Jack le gandin). Cette fois, coup double. Numéro Un a un peu couiné. Pas pu la finir d’un seul coup. N’ai pas eu le temps de récupérer les oreilles pour la police. Merci d’avoir gardé cette lettre en attente jusqu’à ce que je me remette au travail. Jack l’Eventreur. »

 « Cher M. Lusk [le Président du comité de vigilance de Whitechapel], je vous envoie le rein que j’ai prélevé sur une femme et que j’ai conservé pour vous ; l’autre morceau, je l’ai fait frire et je l’ai mangé ; c’était très bon. Je peux vous expédier le couteau ensanglanté qui l’a détaché si seulement vous attendez un peu. Attrapez-moi si vous pouvez, M. Lusk.»
« Old boss [le major Smith qui analysait aussi le rein], est-ce que vous avez vu le diable [le Docteur Openshaw, chef du service de pathologie du London Hospital, chargé d’analyser le rein] examinant avec son microscope et son scalpel un rein ?... Dites donc, Boss, vous avez l’air d’avoir rudement peur. J’aimerais bien vous donner  une crise, mais je ne peux pas attendre de  laisser les flics faire joujou avec ma boîte de jeux [le rein]. Mais j’espère vous voir quand je ne serai pas trop pressé. Au revoir, Boss. »
La correspondance apocryphe.
Un journaliste, une jeune ouvrière de 21 ans originaire de Bradford nommée Maria Coroner et surtout le peintre Sickert  en sont les principaux auteurs identifiés. Les lettres de Walter Sickert sont parfois signées discrètement de l’abréviation de son nom,  St, enrichies de dessins faits avec un mélange de diverses encres pour faire croire à du sang et écrites sur du papier filigrané.
 Nous faisons un sort spécial au peintre  Sickert parce que Patricia Cornwell a voulu voir l’Etrangleur dans Jack L’Eventreur, affaire classée, portait d’un tueur. Sickert avait  loué un studio au 6 Mornington Crescent,   et sa  logeuse lui avait raconté qu’il  avait été occupé par un jeune étudiant polonais qui était Jack L’Eventreur (p.81).  Un des tableaux de Sickert,  La chambre de Jack l’Eventreur, reproduit cette chambre :    Sickert était convaincu que Jack l’Eventreur était bien cet étudiant polonais,  mais il avait oublié son nom, Il s’agissait  d’Aaron Kominsky, juif polonais schizophrène qui fut interné à plusieurs reprises (aujourd’hui. Neill ou Kominski avaient saisi l’occasion du meurtre qu’ils venaient de commettre, celui de Catherine Eddowes, pour se faire l’écho de la rumeur incriminant un juif en inscrivant   sur le mur qui se trouvait près du cadavre de Catherine Eddowes : « Les juifs sont des  hommes qui ne seront pas accusés sans raison ». Est-ce un aveu de culpabilité émanant du juif Kosminkiet répondant à la rumeur antisémite ?  S’il faut en croire Russell Edwards (Naming Jack the ripper, 2014), le meurtre de Catherine Eddowes serait, en effet,  l’œuvre du coiffeur juif polonais Aaron Kosminski, qui a laissé son ADN sur un châle trouvé à côté du cadavre de Catherine Eddowes. Cependant, on a fait remarquer que le procès-verbal  ne mentionnait pas ce châle dans les effets trouvés à côté de Catherine Eddowes et que,  lors d’une Conférence en 2007, le châle avait été manipulé par des descendants de Kosminski et avait pu être contaminé, involontairement ou non, par eux.
Les adresses de Jack l’Eventreur à Liverpool et à Londres.
Liverepool était le port de débarquement et d’embarquement des passagers en provenance du Canada (6 jours en vapeur par New York). Sir Arthur Conan Doyle disait qu’il faudrait chercher le meurtrier du côté de l’Amérique, à cause des américanismes dont ses lettres étaient émaillées et il avait raison.  Jack l’Eventreur  nous livre une de ses adresses dans ce port de Liverpool lorsque, le  29 septembre 1888,  il  nous donne le lieu des Minories, à côté de Mitre Square et la date à un jour près de son prochain meurtre :
 « De Liverpool, Prince William Street  . Attention : je travaillerai le 1er septembre et le 2 aux Minories, à minuit. Je donne une chance sérieuse aux autorités, mais il n’y a jamais de policier près des lieux où je travaille. Jack l’Eventreur
 « Que les policiers sont idiots ! Je leur donne même le nom de la rue où j’habite [|à Liverpool, Prince William Street]. »

  Le major Smith poursuivit l’Etrangleur(mais ce peut êtreKosminki) après son meurtre de Mitre Square : quittant le théâtre de son crime, celui-ci avait coupé par Houndsditch et Middlesex street pour rejoindre Goulston Street où il avait abandonné  un chiffon ensanglanté qui fut identifié ensuite comme le tablier de Catherine Eddowes, lacéré à coups de couteau. « Puis il (il s’agit  peut-être cette fois de O’Neill, le vrai éventreur) obliqua vers le nord, se dirigeant vers Dorset Street où il se lava les mains à une fontaine publique invisible depuis la rue et qui se trouvait dans un renfoncement de 5 à 6 mètres. Quand le major Smith arriva, il restait encore de l’eau rougie de sang dans le bassin. » De là il continua sa route vers son hôtel londonien,  Charing Cross Hotel.
A Deptford, il éveilla les soupçons,  tellement il se montra avide d’avoir un  numéro du Evening Standard. Le marchand déclara à la police qu’il avait alertée : « (il m’a) arraché le journal des mains, m’a lancé un penny et s’est précipité hors de la boutique. Sans attendre d’être rentré chez lui, il lut avidement et fébrilement, à la lumière d’une vitrine, le compte rendu du drame… » Mais quand la police arriva, le particulier s’était « éclipsé ».
Free Encyclopédie du Canada nous apprend que Neill était aussi un incendiaire (l’incendie des docks près des quais) et un voleur.Ce tueur en série rapportait chez lui, en guise de trophées (qu’il mangeait parfois) les organes qu’il découpait sur ses victimes.
Une hypothèse absurde, celle de John Montague Druitt.
John Montague Druitt, au moment de son suicide dans la Tamise,  le 3 décembre 1888,  était un jeune homme de 28 ans, ébranlé par la folie de sa mère (elle sera internée quelque temps après le suicide de son fils) et surtout dépressif. Après avoir exercé comme  avocat , ce membre de la  bourgeoisie  était devenu l’un des trois maîtres résidents (maître d’internat) dans une boîte à bachot de Blackheath pour riches élèves, avec  42 pensionnaires. Il encourut la haine et la jalousie de ses collègues d’origine sociale inférieure et qui n’avaient pas son niveau d’études. Ceux-ci, menés par le directeur, un dénommé George Valentine, ourdirent contre lui un complot  qui s’appuyait sur l’attachement homosexuel, réel ou supposé, de l’ordre du fantasme ou des faits, qu’il ressentait pour l’un de ses jeunes  élèves mineurs dont on ignore le nom (l’un des 42 internes) , Scotland Yard n’ayant pas fait d’enquête. On peut supposer qu’un élève complice de M. Valentine lui fit des offres et qu’il se compromit plus ou moins avec lui: les comploteurs lui arrachèrent  sa démission et  cherchèrent   à  le faire chanter en prétendant que la famille du garçon voulait porter plainte devant les tribunaux contre lui pour détournement de mineur, mais que, par l’intermédiaire de ce bon  M. Valentine, le meneur du complot,  elle accepterait une transaction financière de  66 livres dont 16 en or. Druitt recueillit l’argent  (on trouva sur son  cadavre  un chèque de 50 livres et 16 livres en or).  Mais écrasé par un  sens du péché et par  une  culpabilité pathologiques, en proie à une intense dépression nerveuse, l’infortuné Druitt, alors qu’il avait pourtant réuni la somme exigée par le maître -chanteur, préféra se suicider dans la Tamise avec sur lui l’argent exigé  et  une  lettre à Valentine qu’on aimerait bien connaître. J’imagine qu’il devait y protester de son innocence, renvoyer Valentine à sa responsabilité criminelle et lui dire  qu’au moins il n’aurait pas l’argent qu’il convoitait   Un suicide n’est pas un aveu de culpabilité (de quoi d’ailleurs ? Certainement pas des meurtres sauvages de Jack l’Eventreur).Il s’était suicidé, aurait-il dit, parce qu’il ne voulait pas finir dément comme sa mère. Scotland Yard  qui chercha à faire peser sur lui le soupçon qu’il était Jack l’Eventreur  en personne ( !), se montra très peu curieux, ne demandant  ni à lire ni à publier la lettre adressée à M. Valentine, ni  à voir au nom de qui était établi le chèque de 50 livres et n’inquiétant aucunement le dénommé Valentine.   En  tout cas, amitiés particulières ou non,  l’innocent  Druitt, qui était victime d’une cabale d’enseignants jaloux, de sa propre naïveté, ainsi que de son côté névrotique, n’a rien à voir avec Jack l’Eventreur, mais on n’hésita pas à le qualifier  de « maniaque sexuel » ( !) et on fut trop heureux, à Scotland Yard,  de trouver en lui un bouc émissaire. Les meurtres continuèrent d’ailleurs bien après la découverte du cadavre du noyé le 31 décembre 1888. .
  Certains ont voulu voir dans le sadique que fut Jack l’Eventreur un génie indépendant qui a réussi une réforme sociale et urbanistique, celle du East End londonien. Ce qu’il y a de certain, c’est que , de son point de vue, Jack l’Eventreur a gagné en ce sens qu’il a déjoué les enquêtes de Scotland Yard et qu’il a créé une énigme et un mythe.
                                                             

                                                                              Paul GriscelliOu que vaut l’alibi du Docteur Neill prétendant purger en 1888 sa peine au pénitencier de l’Illinois ?

Comme le Docteur Neill , condamné à la pendaison, se tenait debout, attaché, le visage couvert, un quart de seconde avant sa chute dans la trappe, « le bourreau, M. Billington, l’entendit dire derrière son masque :
« Je suis Jack l’… », rapporte Elisabeth Jenkins dans « Un gentleman empoisonneur », la meilleure biographie du mystérieux criminel (du moins en ce qui concerne la partie « empoisonneur », mais sans jonction avec les massacres de Jack l’Eventreur) publiée dans le tome  2 d’une sélection du Reader’s Digest, 1962,  «  Scotland mène l’enquête ».
  Il avait , de sa prison, réussi  à faire parvenir moyennant une belle somme la lettre suivante, bien dans son caractère , au juge , M. Braxton Hicks (les caractères gras sont de moi) :
«       Cher Monsieur,
L’homme que vous tenez, le Docteur Neill, est aussi innocent  que vous .Le connaissant de vue, je me suis déguisé pour lui ressembler et j’ai fait la connaissance des filles qu’on a empoisonnées. Je leur ai donné des pilules pour les guérir de toutes les misères du monde, et elles en sont mortes. Miss L. Harris  a plus de bon sens que je ne l’aurai cru, mais je l’aurai tout de même…Si j’étais vous, je relâcherais le docteur Neill, autrement vous pourriez avoir des ennuis. Son innocence sera proclamée tôt ou tard, et lorsqu’il sera libre, il vous poursuivra peut-être pour dommages et intérêts.
                                                                          Respectueusement vôtre, JUAN POLLEN,
                                                                            alias JACK L’EVENTREUR
Que chacun se le tienne pour dit, je ne préviens qu’une seule fois. »
Rappelons que la prostituée L. Harris avait jeté au sol les pilules de strychnine que lui avaient données le docteur Neill, sans qu’il s’en soit aperçu, et  avait ainsi  échappé à la mort. Le pseudonyme Juan Pollen est intéressant car c’est l’anagramme (J =i) qui nous livre le véritable nom de l’empoisonneur : Paul O’Neill. Un autre pseudonyme, Malone (anagramme de (P)A (UL) O’Nel), employé dans une lettre de chantage  expédiée le 28 novembre 1891 par Neill au docteur Broadbent ,  confirme cette identité. D’autre part, Jack the Ripper est l’anagramme de Tho (m) as  Crea(m) le second nom usurpé de Paul O’Neill :  ces  deux pseudonymes établissent la concordance entre l’empoisonneur Paul Neill et le docteur Thomas Cream, alias Jack l’Eventreur.
  Jack  est le surnom d’un certain nombre de criminels célèbres d’autrefois, Jack Shepphard, Spring- Heeled Jack, Sixteen -Stringed Jack, Three -Fingered Jack,  Slippery Jack et Cannibal Jack par exemple. De plus, les High Rips (de to rip, éventrer) étaient des bandes  qui détroussaient les prostituées ou « relevaient les compteurs  » et les rackettaient. D’autre part, Jack the Saucy (Jack le [maquereau] bien habillé), employé aussi par lui,  contient encore, mais plus prudemment, Thau (m) as C(r)ea(m) Autre anagramme :le 14 juin 1888, le Charing Cross Hotel a passé une annonce dans le Times pour retrouver les propriétaires d’objets oubliés dans ses murs par des clients distraits, dont un dénommé  Mebrac, anagramme de C(l)ear et allusion à (Florie) Maybrick.  Parmi ces objets figure un sac de cuir noir sur lequel nous reviendrons. Dernière anagramme : Alfred (ou Thomas) Brierley, l’amant de Florie Maybrick,   est l’anagramme de Thomas (C) ream.  Fred, qui renvoie à Alfred Brierley, est le nom qu’il se donne vis-à-vis de  prostituées qu’il empoisonnera.
Le signalement de Jack par un laitier.
L’homme  connu sous le nom de  Thomas Neill Cream était atteint de strabisme divergent, il louchait et portait des lunettes la plupart du temps : sans elles, il voyait très mal, étant hypermyope. Or, à 23 heures,  le samedi 1 er septembre 1888, dans Turner Street, non loin de l’endroit du meurtre de Mary Ann Nichols, un laitier  décrivit à la police un homme venu lui acheter pour un penny de lait qu’il but d’une traite. Il s’agissait d’un homme d’environ 28 ans, au teint rougeaud, avec une barbe de 3 jours, des cheveux bruns, de grands yeux écarquillés et ayant l’allure d’un « employé de bureau » ou d’un étudiant. Les grands yeux écarquillés paraissent naturels chez quelqu’un qui louche  et qui a retiré ses lunettes. Nous reverrons ce laitier observateur à propos du sac noir brillant que portait l’individu.
Le signalement de l’assassin d’une fillette de 8 ans, Caroline Winter.
Caroline avait parlé avec un homme aux cheveux noirs, avec une moustache noire et un costume gris miteux. Cela ressemble à la photographie du
«  Docteur » Neill.
L’état civil du Canadien  Paul O’Neill (1854 ? Québec-1891,Londres),  représentant en produits pharmaceutiques,  son usurpation d’identité et sa captation d’héritage à l’encontre du  docteur Thomas Cream , dont la riche famille était aussi installée au  Canada, et qui exerçait à   Chicago.
Scotland Yard nourrissait des doutes légitimes  sur le nom véritable  de Neill qui, voyant les implications possibles de la révélation de ses divers pseudonymes, n’avait pas voulu déclarer son identité quand il fut arrêté.  Scotland Yard s’arrêta à faux certificat de baptême au nom de Thomas Neill Cream que Jack l’Eventreur  avait fabriqué.  Il doit être précisé que le Canada est probablement le pays où les actes d’identité sont délivrés avec le moins de contrôles. Neill avait confié à sa crédule  fiancée, Laura Sabbatini,cette demi-vérité qu’il se faisait appeler Thomas Neill à cause d’un problème juridique compliqué concernant un héritage, mais que son « véritable » nom était Thomas Neill Cream.

La famille de Neill était une famille nombreuse : 8 enfants, -c’étaient  les propriétaires d’une scierie dans la ville de Québec. Mais deux frères refusèrent d’adopter la profession paternelle de scieur, l’aîné Thomas,  né le 27 mai 1850 à Québec, et son cadet Paul dont nous  n’avons pas  la date de naissance, peut-être 1854 : par admiration pour son aîné qui faisait de brillantes études médicales,  Paul usurpa le prénom et la profession de son frère aîné. Thomas s’était inscrit  à l’Université de Montréal, la Mac Gill  University,  à la faculté de médecine et de chirurgie, s’intéressant à la gynécologie et à l’obstétrique. Il avait soutenu  une thèse sur le chloroforme.  L’Université, le confondant avec Paul, lui retirera par la suite le droit d’exercer au Canada, mais il était déjà mort. .
 Son jeune frère Paul,  le futur empoisonneur, s’inscrivit à l’école de musique de la même Université. Au cours de ses aventures, il fit la connaissance à Chicago, Illinois, d’un Docteur Thomas Cream, né à Glasgow, qui avait fait des études de médecin et de chirurgien à l’Université d’Edimbourg et appartenait à une riche famille installée à Québec. En 1881, à Chicago, « la jeune et jolie épouse d’un épileptique d’un certain âge, Julia Scott, arriva au cabinet de Neill pour lui demander un remède qu’il recommandait contre l’épilepsie. Neil séduisit la jeune femme et donna à l’époux une drogue comportant une dose de strychnine telle que le malade mourut en vingt minutes. Le décès fut attribué à une crise d’épilepsie.  ».  Sous la signature de son très riche  ami, le Docteur Cream, il écrivit alors  à la police en accusant de négligence le pharmacien qui avait délivré l’ordonnance. On fit exhumer le corps et l’on trouva alors 2, 56 grammes dans l’estomac de la victime. .
 Le tour était joué : le malheureux docteur Cream, innocent pourtant, fut condamné à la réclusion perpétuelle incompressible au pénitencier de l’Etat de l’Illinois.et, lorsque, peu après,  le père du vrai Thomas Cream mourut au Canada, c’est le faux  docteur Neil baptisé Cream pour l’occasion qui postula pour l’important héritage, géré par des gens qui n’avaient jamais vu le vrai docteur Cream. Notre empoisonneur et massacreur sadique s’appellera désormais Thomas Neill Cream.
 La législation de l’Illinois  prévoyait, en cas de meurtre avec préméditation, -ce qui étai le cas,- une peine  de réclusion à perpétuité sans possibilité de réduction de peine  au-dessous de 25 années.
Quant à ceux qui demanderaient des nouvelles de Julia Scott, l’amie de Neill, comme elle était dangereuse pour Neill, il lui fit goûter d’une pilule qui l’en débarrassa pour toujours, les décès dus à la  strychnine  passant pour occasionnés par la tuberculose.
Lorsqu’il se retrouva à Londres, le docteur Thomas Neill Cream, comme il se faisait désormais appeler, peut vivre sans exercer , grâce aux rentes versées par les mandataires du vrai docteur Cream.  Pour expliquer à Scotland Yard comment, bien que condamné à la réclusion perpétuelle, il est en liberté à Londres, il forge l’histoire suivante : « une campagne en sa faveur (qui pouvait croire à son innocence ?) avait abouti à une réduction de peine de 17 ans de réclusion ( 17-25-=8 ans à purger effectivement ), laquelle peine de 8 ans  , ajoutée à une rémission de peine pour bonne conduite (afin  que cela tombe juste !), lui valut finalement d’être libéré  en juillet 1891 » et de débarquer  à Liverpool sur le Teutonic le 1er octobre 1891, en provenance du Canada,  à Liverpool. Mais la législation américaine de l’Illinois interdisait formellement ce genre d’accommodement avec le ciel et le véritable docteur Cream resta en prison jusqu’au bout, tandis que le coupable put continuer à assassiner en toute liberté.
  Voici donc  l’histoire qui a abusé Scotland Yard et presque tous les  chercheurs : Neill ne pouvait être l’Etrangleur en 1888 puisqu’il aurait été à cette date reclus à perpétuité au pénitencier de Chicago et qu’on ne constatait son arrivée en Angleterre, sous le nom de Thomas Neill Cream, que le 1er octobre 1891. De plus, il semble qu’en Angleterre Paul Neil n’ait jamais exercé le métier de médecin ou de chirurgien, dont il n’avait pas les diplômes, mais de représentant commercial en produits pharmaceutiques : arsenic, chloroforme, cocaïne, morphine, strychnine, cachou (médicament à l’époque), etc., en provenance notamment d’une firme  new- yorkaise., la Compagnie Harvey, de Saratoga Springs .
 La signature : le ricanement sardonique de ses lettres.
Les billets de Jack l’Eventreur incluent curieusement des éclats de rire sardoniques fréquents et incongrus. Or, sous l’effet de la drogue, haschich et datura notamment à en croire J. Jacques Moreau de Tours , dans Le haschich et l’aliénation mentale, 1845), un tel phénomène est fréquent.
La vie de Neill à ses débuts, de 1876 à 1887 (Canada, Angleterre, Etats-Unis).
Neill s’est fait faire plusieurs fois sa photographie à Londres : il porte  une paire de moustaches brunes qu’il n’hésite peut-être pas à teindre en roux, châtain ou blond, des lunettes. Nous savons qu’il souffrait de violents maux de tête dus à une hypertension oculaire contre lesquels il prenait de très fortes doses de drogue, soit un mélange de   morphine contre la douleur, de cocaïne et de strychnine. Sa taille est moyenne (1, 70 m environ, 5 pieds 7 pouces),  il est légèrement corpulent.
 C’est un esprit criminel qui commet des meurtres de jouissance : il faut qu’il voie sa victime souffrir, qu’il l’ait empoisonnée à la strychnine ou assassinée à l’arme blanche, c’est pourquoi il ne la tue pas du premier coup en la frappant au corps, si bien qu’on trouve presque toujours du sang sous ses  victimes .Peu lui importe le sexe, la profession, l’âge.  C’est un pur sadique, magnifique illustration de la désintrication des pulsions, sadique oral à travers son, cannibalisme certes, mais sans jamais se rendre coupable de viols.  Il aime dénoncer des innocents en leur faisant porter le poids de ses crimes,  faire du chantage sur eux. Pourquoi s’en prend-il le plus souvent  à des prostituées ? Simplement parce que cela lui est plus facile. Mais il propose son « aide » aux femmes enceintes désireuses d’avorter, ce qui est illégal à l’époque, et il leur fournit des capsules de strychnine qui les font souffrir, puis mourir.
  Ainsi le prétexte pour aborder une prostituée  est-il celui de la prémunir contre une
conception et contre des maladies vénériennes..
   En voici  un « indice » : près du cadavre dépecé de  Annie Chapman, la police mit la main sur deux  pilules à base de strychnine, abortives,  perdues  par le docteur Neill, alias Jack l’Eventreur
  De même, les cachous emballés dans du papier de soie comme les pastilles de strychnine (pas les cachous Lajaunie que nous connaissons, mais les cachous anglais ou kasu dits de Ceylan ou de  Colombo et provenant réellement de l’Areka katechu blanco), trouvés dans la main gauche de Elizabeth Stride, étaient à l’époque un médicament vendu en pharmacie contre les maladies vénériennes et  Jack l’Eventreur a dû les lui offrir. Il est amusant de noter que l’habile faussaire auteur du Journal de Jack l’Eventreur,  p.99, évoque le meurtre de cette prostituée en ces termes :
« J’ai essayé de détacher la tête
Le  cheval [du charretier qui découvre le corps] s’est cabré
Bon sang ai-je crié
Mais je sentais encore son haleine sucrée [par le cachou] ».
Pour ajouter une touche finale, l’auteur de ce Journal a laissé du charbon animal dans le bas du journal pour évoquer le cachou que l’Etrangleur était censé mâcher : le cachou Lajaunie doit, en effet, sa couleur noire au charbon de peuplier noir. Mais il est peu probable que le cachou Lajaunie, créé en 1880, ait été déjà connu à Londres en 1888, ce qui montre une faille dans la virtuosité de la faussaire.  

En 1876, au Canada, Neill séduit Flora Elisa Brooks, la rend enceinte et la fait avorter. Le père de la jeune fille l’obligea, arme au poing, à l’épouser. Mais Neill l’abandonne et lui envoie d’Angleterre des pilules qui la font trépasser,  ainsi que son père. En Angleterre il s’inscrit à l’école d’application du Royal London Hospital, situé près du West End, mais il fréquente les prostituées bon marché de ce quartier, plutôt que les cours, et il échoue à ses examens. Cela explique sa parfaite connaissance de ce quartier.
 De retour au Canada, il exerce dans l’Ontario à London , une ville du Canada, et se fait une spécialité de l’épilepsie et surtout de l’avortement. Mais ce faiseur d’anges fait mourir ses patientes désirant avorter Le décès de Kate Gardener à la suite d’ un avortement l’oblige à quitter le Canada pour les Etats-Unis.
En 1880, Neill s’installe à Chicago et Julia Faulkner décède encore par suite d’avortement ou plutôt d’empoisonnement. A partir de 1881, il prend le nom de Cream et ce sont les aventures dont nous avons parlé. Il se rend en Angleterre à nouveau, disparaît et reparaît à Londres en 1887.



Les 8 premières ( ?) assassinées, dont 4 du 31 août au 9 novembre 1888, ainsi qu’une fillette et 3  garçonnets
Leur nombre est sujet à controverse, les trois premières sont contestées, savoir le  25 décembre 1887,  Fairy Fay, qui est dépecée ; le 13 avril1888, Emma Smith,  puis Martha Tabram, qui souffre de 39 perforations à la pointe du poignard. Nous avons ensuite les 5 meurtres les plus célèbres :
4 a Mary Ann  Nichols, le 1er septembre 1888
4 b un énorme incendie criminel près des docks se déclara la nuit de l’assassinat de Mary Ann Nichols, le 1er septembre 1888, il était son oeuvre.
5 Ann Chapman, le 7 septembre 1888
6 Elisabeth Stride, le 29 septembre 1888
7 Catherine Eddoves, le 29 septembre 1888 ? On accuse parfois Kosminsk de ce meurtre..
8 Mary Jeanne Kelly, le 30 octobre 1888, - toutes prostituées.
Les mutilations sont affreuses : intestins autour du cou, etc.
                                                    Fin 1888
9 Le 26 novembre1888, un garçon de 8 ans, Percy Knight Searle,  est sauvagement assassiné  près de Portsmouth, la gorge tranchée à 4 endroits. Le 14 novembre 1888,   Jack L’Eventreur avait expédié une lettre où il écrivait : « Je vais commettre 3 autres assassinats, 2 filles [[ce sera Rose Mylett et une inconnue, cf. 15 ?], et un garçon d’environ  7 ans [Percy Knight Searle] cette fois. J’aime beaucoup éventrer, surtout les femmes, car elles ne font pas énormément de bruit. »
10 Le  20 décembre 1888 on trouve le cadavre d’une nouvelle prostituée, Rose Mylett ,  atrocement assassinée .
11 Le jeudi 27 décembre 1888,  le cadavre de John Gill, 8 ans,  assassiné à Bradford, est retrouvé entre le mur et la porte d’une écurie : les 2 oreilles ont été tranchées, les jambes sectionnées, le  ventre grand ouvert, le coeur arraché de la poitrine et coincé sous le menton, les organes  sexuels coupés  et posés sur le sol avec des mutilations des parties génitales « trop écoeurantes pour être décrites » On avait ôté ses chaussures pour les fourrer dans la cavité abdominale. Le 19 décembre 1888, Jack L’Eventreur  avait écrit de Liverpool : « « Je me suis rendu à Liverpool et vous entendrez bientôt parler de moi [le meurtre de John Gill] ». Le 26 novembre 1888: « je commettrai un autre meurtre sur une jeune personne, comme ces garçons qui travaillent dans les imprimeries à la City. Je vous ai déjà écrit une fois, mais je crois que vous n’avez pas compris. Je leur ferai pire qu’aux femmes, je leur prendrai le coeur et je les éventrerai de la même façon. Je les attaquerai quand ils rentrent chez eux. N’importe quel jeune que je vois, [ce sera dans les faits le malheureux John Gill],  je le tuerai mais vous ne m’attraperez jamais, mettez ça dans votre poche et votre mouchoir dessus. »Dans une lettre non datée, l’Eventreur écrivit à la police Métropolitaine : « J’ai éventré un petit garçon à Bradford », et, le 16 janvier 1889, il parle de son « voyage à Bradford ».
                                                         

                                                                   1889
12 et 13  Entre le 16 janvier 1889 et juin 1889,  l’Eventreur disparaît, peut-être séjourne-t-il en France, à Pont-à-Mousson, connue pour ses fabrications de couteaux et d’opinels (société rachetée par Saint-Gobain aujourd’hui) : selon Patricia Cornwell, une veuve,  Madame François,  est décapitée ; dans le même secteur, au même moment,  une autre femme est retrouvée, la tête quasiment séparée du corps. Neill, québécois, devait parler français.
 14  Ici intervient une affaire qui annonce  les empoisonnements à la strychnine.  En mai 1889, meurt à Liverpool  James Maybrick, négociant en coton, empoisonné par  la strychnine et l’arsenic  dont il faisait un fréquent usage. Sa femme Florie Chandler était d’origine américaine et elle le trompait. Il avait cherché un fournisseur pour sa strychnine et l’avait   trouvé dans Thomas Neill Cream alias  Alfred Thomas  Briarley (anagramme de [c] ream) qui  séduisit  son épouse et lui prodigua  des conseils pour empoisonner son mari. Curieusement,  elle réserve une chambre pour une semaine à l’hôtel Flatman  dans Henrietta Street à Londres, au nom de «  M. [son amant, Thomas Briarley] et Madame Thomas Maybrick, de Manchester ».  Elle écrit à son amant : « Chéri, N’aie aucune crainte d’être découvert, que ce soit maintenant ou dans le futur… Tu n’as donc pas besoin de partir à l’étranger [au Canada]  pour cette raison  ». La découverte porte sur la strychnine  et non sur l’adultère. Pour des raisons d’héritage, les frères de Maybrick fabriquent un faux testament qui déshérite son épouse  et surtout ils ourdissent une machination contre elle : lors d’un procès retentissant, celle-ci  fut condamnée à mort,  mais graciée.
 Le Journal de Jack l’Eventreur, « découvert » en 1991 par Mike Barrett, est censé avoir été rédigé en mai 1889 par James Maybrick sous l’influence de ses drogues : il nous raconte comment il devient Jack l’Eventreur et les assassinats qu’il commet à Whitechapel par haine de sa femme adultère . Quoi qu’il en soit, c’est une magnifique œuvre poétique évoquant Une saison en enfer de Rimbaud ou Misérable miracle (1956) de Michaux. , cette dernoière œuvre écrit sous la dépendance de la mescaline.  Cette habile mystification littéraire est sans doute l’œuvre d’une femme de Liverpool , nourrie de Lord Jim de Conrad (1900) en qui elle voit des traits qui lui rappellent  son mari,  un ancien de la marine comme Lord Jim : la mystificatrice pourrait-elle être Ann Barrett ?
15 En juin 1889 les restes d’une femme démembrée furent découverts à Londres.
16  Le 16 juillet 1889, le cadavre d’Alice Mac Kenzie, une prostituée,  fut découvert à Whitechapel, le ventre mutilé, la gorge tranchée. « Mon opinion, est que ce meurtre a été exécuté part la même personne qui a commis la précédente série des meurtres à Whitechapel », déclara le Docteur Thomas qui fut chargé de l’autopsie.
17 Le 6 août 1889, le cadavre d’une fillette de 8 ans, Caroline Winter est découvert près de Newcastle -upon- Tyner, le crâne fracassé, le corps portant « d’autres blessures épouvantables ».On l’avait jetée dans une mare à proximité d’un égout . Caroline avait parlé avec un homme aux cheveux noirs, avec une moustache noire et un costume gris miteux.  « Il avait offert un shilling à Caroline pour qu’elle l’accompagne et elle l’avait suivi. »
18 Le 10 septembre1889, un torse de femme atteste d’un  meurtre.  Le 20 juillet 1889, Jack annonçait : « J’ai l’intention de finir mon travail à la fin août, lorsque je mettrai les voiles pour l’étranger [Canada] ».Le . 2 septembre 1889, on trouve une bouteille à la mer près de Folkerstone : « Navire S. S. Northumbria Castle Left. Suis de nouveau en chasse. Jack l’Eventreur. « Un homme habillé en soldat (à savoir lui-même) avait  annoncé devant les locaux du Herald, ,  le 8 septembre 1888,  l’endroit où l’on trouverait le torse féminin, avant de s’enfuir.
19  Le 15 septembre 1889, on découvrit le corps en décomposition d’un garçon dans une maison abandonnée de Southport « Je commettrai le meurtre dans une maison vide » , avait écrit l’Eventreur .
20 Le 13 décembre 1889, des restes humains en décomposition sont découverts, parmi lesquels une main droite de femme au petit doigt de laquelle il manquait deux phalanges. Or, le 4 décembre 1889, Jack l’Eventreur avait écrit : « je m’exerce à couper les jointures, et si j’y parviens, je vous enverrai un doigt. » Est-ce son dernier meurtre sauvage ?
Les empoisonnements
Le FBI, dans son étude sur les tueurs en série, montre que le serial killer est un opportuniste et n’est pas fixé à un modus operandi déterminé : ainsi, le tueur cannibale Ottis Toole abattit ses victimes avec un fusil ou un révolver, mais aussi en les poignardant, en leur fracassant le crâne à coups de pierre, en les étranglant, voire en les pendant et même en les crucifiant. Cette réflexion est destinée à ceux qui trouveraient étonnant qu’un meurtrier sadique devienne un empoisonneur.
Il n’a jamais été gênant pour ses partisans qu’un autre criminel, le juif polonais Severin Klosovski, dit Chapman du nom d’une de ses épouses,  soit censé avoir le même  parcours criminel, passant des meurtres à l’empoisonnement : il  a été soupçonné par l’inspecteur Abberline d’être Jack l’Eventreur. Klosovski  était arrivé de Pologne où il avait  fait cinq ans d’études médicales, avant le début des meurtres qui s’arrêteront après son départ en Amérique.Il empoisonnera successivement trois de ses épouses et sera pendu en 1903.à Londres .L’inspecteur Abberline, chaud partisan de Klosovski comme suspect d’être Jack l’Eventreur, expliquera le changement de méthodes de Klosovski par « la différence de classe de ces nouvelles victimes qui exige, évidemment, une nouvelle façon de tuer ».
Neil disparaît ensuite au Canada, s’y fait oublier, puis revient à Londres où il sévit à nouveau  et passe à l’empoisonnement, en 1891, mais  toujours à la strychnine et sur des prostituées : 4 empoisonnements réussis  (il en rate un 5e) : 21 Ellen Donworth , 22 Alice March,  23 Emma Schirvel, 24 Mathilde Clover . Pris, il est pendu.

Les divers couteaux  de Jack l’Eventreur: un  Toronto afghan knife, puis un kukri , à nouveau un Toronto et enfin un dirk écossais.
Patricia Cornwell, dans  Jack l’Eventreur, affaire classée, portait d’un tueur, P. 53, écrit : « les Britanniques qui se rendaient en Asie rapportaient chez eux toutes sortes de souvenirs,  certains plus adaptés que d’autres pour poignarder ou découper. Ainsi, le pesh balz indien est l’exemple même d’une arme pouvant provoquer des blessures de plusieurs largeurs, en fonction de la profondeur. La solide lame en acier de ce « poignard », comme on l’appelait, pouvait infliger une variété de blessures capable de laisser perplexe n’importe quel légiste, aujourd’hui encore. La lame incurvée mesure presque 3 cm de large au niveau du manche en ivoire et, aux deux tiers, elle devient à double tranchant, à l’endroit où elle commence à s’affiner pour finir par ressembler à une aiguille. Celui que j’ai acheté chez un antiquaire a été fabriqué en 1830 et il tenait aisément (y compris sa gaine) dans la ceinture du pantalon, dans une botte, dans les grandes poches d’un manteau ou dans une manche.  La lame incurvée du poignard oriental baptisé jambya (vers 1840) laisse,  elle aussi, des plaies de largeur différente, même si toute la longueur est à double tranchant.  » Pour être plus précis, je pense que Neill a acheté un jambya, ou kyber, à Toronto,  savoir un Toronto afghan knife, à lame fabriquée aux Etats-Unis, mais de marque canadienne (marque « Toronto », aujourd’hui encore).  
 Le 19 octobre 1888, Jack l’Eventreur écrit qu’il se sent «  abattu, à cause de mon couteau que j’ai perdu en venant ici et il m’en faut un ce soir. ». Le 21 octobre, un agent de police découvre un kukri ensanglanté dans des fourrés. Or, le kukri est un couteau indien avec une lame incurvée, très robuste, utilisé pour égorger et pour trancher les membres. Mais, faute d’avoir retrouvé son kukri,le 30 octobre 1888,  l’Eventreur a dû se contenter d’un Toronto pour tuer Mary Kelly   « La peau et les chairs de l’abdomen ont été ôtées de manière importante en trois  endroits, la cuisse droite était dépecée jusqu’à l’os, la partie inférieure du poumon droit était endommagée et arrachée, le péricarde était ouvert au dessous et le cœur absent   ainsi que l’utérus  et des morceaux de ses parties génitales » (rapport d’autopsie de Mary Jane Kelly).
  Une de ses lettres, écrite de   Glasgow  témoigne de son amour pour ce kukri : « Je crois que je vais abandonner mon joli couteau  tranchant. Trop bon pour des putains. Suis venu ici pour acheter un  dirk (poignard) écossais. Ha ! Ha !ça leur chatouillera les ovaires », p. 193


 Le sac noir servant à transporter de quoi protéger ses vêtements et le paquet pour transporter ceux qui étaient ensanglantés.  
  Le 10 octobre 1888,  10 jours après les meurtres de Elizabeth Stride et de Catharine Eddowes, le Daily Post a rapporté que la police  avait pris possession d’un sac noir oublié  au Charing Cross Hotel avec « certains documents, articles d’habillements, carnets de chèques, gravures à caractère obscène ». Les documents suggèrent que le propriétaire du sac s’était souvent rendu en Amérique. Les gravures obscènes rappellent celles que Neill est si fier de  montrer, dans la ville, Québec à Mac Culloch et qui choquent ce dernier, comme les articles d’habillement rappellent les perruques montrées au même voyageur par Neill.  La police interrogea, dans le cadre de l’enquête sur Jack l’Eventreur,  le propriétaire du sac  qui fréquentait les bas quartiers de l’East End de Londres et se disait  résident à Liverpool. Scotland Yard a donc eu entre les mains notre meurtrier, qui, à ce moment, a dû avoir chaud. De là son impression d’invulnérabilité et son sentiment que tous les policiers  sont des imbéciles.
Le 30 octobre 1888, quelques heures avant le  meurtre de Mary Ann  Nichols, un laitier raconta à la police qu’un homme avec un sac noir brillant (que Jack l’Eventreur avait récupéré entre les mains de la police) lui avait demandé, -il était 23 heures, -l’autorisation de se changer dans sa remise. Le laitier surprit l’inconnu en train de protéger son pantalon avec « une cotte blanche comme celles que portent les mécaniciens ». L’inconnu se saisit ensuite d’une veste blanche, qu’il enfila rapidement par-dessus sa jaquette, et il dit : « Effroyable, ce meurtre, hein ? [le meurtre d’Ann Chapman]». Il  récupéra sa sacoche  et se précipita dans la rue en s’exclamant : « Je crois que j’ai un indice [les pilules ?]».
Le lendemain du double   assassinats d’Elizabeth Stride et de Catherine Eddows, le lundi 1er octobre 1888, à 9 heures, M. Chinn, propriétaire de Nelson Tavern à Kentish Town,  découvrit dans sa remise, enveloppé dans du papier journal, un paquet  analogue à celui que portait le meurtrier d’Elizabeth Stride une demi-heure avant sa mort (on l’a vu avec ce paquet) A l’intérieur du paquet,  la police  trouva un pantalon sombre imbibé de sang et des cheveux collés au sang coagulé sur le papier journal. Le meurtre d’Elisabeth Stride est donc à attribuer à Jack l’Eventreur, même si celui de Catherine Eddowe peut être imputé au juif polonais Kosminski.

Les déguisements
Neill aimait se déguiser : nous en avons la preuve dans le témoignage de Mc Culloch avec qui Neill se lia d’amitié à Québec. Il lui montra une cantine, en sortit une paire de faux favoris, longs et touffus : « Je m’en sers  pour éviter d’être reconnu quand j’opère », lui dit-il. Il n’hésitait pas à revêtir des uniformes militaires. Dans l’affaire du meurtre d’Annie Chapman, Scotland Yard trouva un bout d’enveloppe taché de sang qui était frappé de l’insigne d’un  régiment du Sussex et portait le cachet de la poste : « Londres, 20 août », ainsi qu’un début de suscription : « M[aster Thomas Neil Cream] », Master étant le titre des chirurgiens. Celui qui lui écrivait était peut-être son ancien complice dans le meurtre de Martha Tabram, ce caporal qui avait passé la nuit avec Pearly Poll, l’amie de la victime. On ne put identifier aucun de ces   deux militaires dont l’un était Neill, revêtu d’un uniforme qui le rendait méconnaissable.

Les lettres  de Jack l’Eventreur.
Le problème de la nombreuse correspondance avec la police (plus de 200 lettres et cartes) signée  Jack l’Eventreur est que de nombreux plaisantions  ont profité des publications dans la presse et se sont déchaînés, sans qu’il soit facile de discerner l’authentique du faux.  Voici quelques lettres qui semblent authentiques (avec ces américanismes qui rappellent les séjours de Neill aux USA). Voici la première, en date du 12 septembre 1888, écrite à l’encre rouge :
« Cher boss,
 Je n’arrête pas d’entendre dire que la police m’a pris, mais elle ne m’arrêtera pas de sitôt, ça me fait bien rire qu’ils aient l’air si malin et qu’ils racontent qu’ils sont sur ma piste. La farce de Tablier -de- Cuir m’a fait rire aux larmes.
J’en ai après  les putains et je n’arrêterai  de les découdre que quand je serai bouclé. Superbe, mon dernier boulot. Je n’ai pas  laissé à la dame le temps de couiner. Comment peuvent-ils me capturer maintenant ? J’aime mon travail et je veux recommencer. Vous entendrez bientôt parler de moi et de mes joyeux petits divertissements.
Après mon dernier boulot, j’avais mis de côté dans une bouteille de ginger beer [soda] le vrai liquide rouge pour écrire avec mais il est devenu épais comme de la colle et je ne peux m’en servir. J’espère que l’encre rouge suffira. Ha ! Ha !
Le prochain boulot que je ferai je couperai les oreilles de la dame et je les enverrai à la police pour rigoler, n’est-ce pas ? Conservez cette lettre jusqu’à ce que j’aie fait encore un peu de boulot et puis rendez-la publique aussitôt. Mon couteau est si joli et si tranchant que je veux me remettre au travail tout de suite si je trouve l’occasion. Bonne chance.
                                                                                             Sincèrement vôtre.
                                                                                        JACK L’EVENTREUR.
Pas d’inconvénient à donner ma marque de fabrique [mon pseudonyme de Jack l’Eventreur].Il faut que j’enlève toute cette encre rouge de mes mains avant de mettre cette lettre à la poste.
Malédiction ! Pas eu de chance encore. Maintenant ils disent que je suis un docteur. Ha ! Ha ! »
Voici d’autres exemples, comme  une carte postale avec l’empreinte d’un pouce sanglant (Scotland Yard n’utilisait pas encore les empreintes digitales) :  
« Je ne vous racontais pas de blagues, cher vieux Boss, quand je vous ai donné le tuyau. Vous entendrez parler demain du travail de Saucy Jack (Jack le gandin). Cette fois, coup double. Numéro Un a un peu couiné. Pas pu la finir d’un seul coup. N’ai pas eu le temps de récupérer les oreilles pour la police. Merci d’avoir gardé cette lettre en attente jusqu’à ce que je me remette au travail. Jack l’Eventreur. »

 « Cher M. Lusk [le Président du comité de vigilance de Whitechapel], je vous envoie le rein que j’ai prélevé sur une femme et que j’ai conservé pour vous ; l’autre morceau, je l’ai fait frire et je l’ai mangé ; c’était très bon. Je peux vous expédier le couteau ensanglanté qui l’a détaché si seulement vous attendez un peu. Attrapez-moi si vous pouvez, M. Lusk.»
« Old boss [le major Smith qui analysait aussi le rein], est-ce que vous avez vu le diable [le Docteur Openshaw, chef du service de pathologie du London Hospital, chargé d’analyser le rein] examinant avec son microscope et son scalpel un rein ?... Dites donc, Boss, vous avez l’air d’avoir rudement peur. J’aimerais bien vous donner  une crise, mais je ne peux pas attendre de  laisser les flics faire joujou avec ma boîte de jeux [le rein]. Mais j’espère vous voir quand je ne serai pas trop pressé. Au revoir, Boss. »
La correspondance apocryphe.
Un journaliste, une jeune ouvrière de 21 ans originaire de Bradford nommée Maria Coroner et surtout le peintre Sickert  en sont les principaux auteurs identifiés. Les lettres de Walter Sickert sont parfois signées discrètement de l’abréviation de son nom,  St, enrichies de dessins faits avec un mélange de diverses encres pour faire croire à du sang et écrites sur du papier filigrané.
 Nous faisons un sort spécial au peintre  Sickert parce que Patricia Cornwell a voulu voir l’Etrangleur dans Jack L’Eventreur, affaire classée, portait d’un tueur. Sickert avait  loué un studio au 6 Mornington Crescent,   et sa  logeuse lui avait raconté qu’il  avait été occupé par un jeune étudiant polonais qui était Jack L’Eventreur (p.81).  Un des tableaux de Sickert,  La chambre de Jack l’Eventreur, reproduit cette chambre :    Sickert était convaincu que Jack l’Eventreur était bien cet étudiant polonais,  mais il avait oublié son nom, Il s’agissait  d’Aaron Kominsky, juif polonais schizophrène qui fut interné à plusieurs reprises (aujourd’hui. Neill ou Kominski avaient saisi l’occasion du meurtre qu’ils venaient de commettre, celui de Catherine Eddowes, pour se faire l’écho de la rumeur incriminant un juif en inscrivant   sur le mur qui se trouvait près du cadavre de Catherine Eddowes : « Les juifs sont des  hommes qui ne seront pas accusés sans raison ». Est-ce un aveu de culpabilité émanant du juif Kosminkiet répondant à la rumeur antisémite ?  S’il faut en croire Russell Edwards (Naming Jack the ripper, 2014), le meurtre de Catherine Eddowes serait, en effet,  l’œuvre du coiffeur juif polonais Aaron Kosminski, qui a laissé son ADN sur un châle trouvé à côté du cadavre de Catherine Eddowes. Cependant, on a fait remarquer que le procès-verbal  ne mentionnait pas ce châle dans les effets trouvés à côté de Catherine Eddowes et que,  lors d’une Conférence en 2007, le châle avait été manipulé par des descendants de Kosminski et avait pu être contaminé, involontairement ou non, par eux.
Les adresses de Jack l’Eventreur à Liverpool et à Londres.
Liverepool était le port de débarquement et d’embarquement des passagers en provenance du Canada (6 jours en vapeur par New York). Sir Arthur Conan Doyle disait qu’il faudrait chercher le meurtrier du côté de l’Amérique, à cause des américanismes dont ses lettres étaient émaillées et il avait raison.  Jack l’Eventreur  nous livre une de ses adresses dans ce port de Liverpool lorsque, le  29 septembre 1888,  il  nous donne le lieu des Minories, à côté de Mitre Square et la date à un jour près de son prochain meurtre :
 « De Liverpool, Prince William Street  . Attention : je travaillerai le 1er septembre et le 2 aux Minories, à minuit. Je donne une chance sérieuse aux autorités, mais il n’y a jamais de policier près des lieux où je travaille. Jack l’Eventreur
 « Que les policiers sont idiots ! Je leur donne même le nom de la rue où j’habite [|à Liverpool, Prince William Street]. »

  Le major Smith poursuivit l’Etrangleur(mais ce peut êtreKosminki) après son meurtre de Mitre Square : quittant le théâtre de son crime, celui-ci avait coupé par Houndsditch et Middlesex street pour rejoindre Goulston Street où il avait abandonné  un chiffon ensanglanté qui fut identifié ensuite comme le tablier de Catherine Eddowes, lacéré à coups de couteau. « Puis il (il s’agit  peut-être cette fois de O’Neill, le vrai éventreur) obliqua vers le nord, se dirigeant vers Dorset Street où il se lava les mains à une fontaine publique invisible depuis la rue et qui se trouvait dans un renfoncement de 5 à 6 mètres. Quand le major Smith arriva, il restait encore de l’eau rougie de sang dans le bassin. » De là il continua sa route vers son hôtel londonien,  Charing Cross Hotel.
A Deptford, il éveilla les soupçons,  tellement il se montra avide d’avoir un  numéro du Evening Standard. Le marchand déclara à la police qu’il avait alertée : « (il m’a) arraché le journal des mains, m’a lancé un penny et s’est précipité hors de la boutique. Sans attendre d’être rentré chez lui, il lut avidement et fébrilement, à la lumière d’une vitrine, le compte rendu du drame… » Mais quand la police arriva, le particulier s’était « éclipsé ».
Free Encyclopédie du Canada nous apprend que Neill était aussi un incendiaire (l’incendie des docks près des quais) et un voleur.Ce tueur en série rapportait chez lui, en guise de trophées (qu’il mangeait parfois) les organes qu’il découpait sur ses victimes.
Une hypothèse absurde, celle de John Montague Druitt.
John Montague Druitt, au moment de son suicide dans la Tamise,  le 3 décembre 1888,  était un jeune homme de 28 ans, ébranlé par la folie de sa mère (elle sera internée quelque temps après le suicide de son fils) et surtout dépressif. Après avoir exercé comme  avocat , ce membre de la  bourgeoisie  était devenu l’un des trois maîtres résidents (maître d’internat) dans une boîte à bachot de Blackheath pour riches élèves, avec  42 pensionnaires. Il encourut la haine et la jalousie de ses collègues d’origine sociale inférieure et qui n’avaient pas son niveau d’études. Ceux-ci, menés par le directeur, un dénommé George Valentine, ourdirent contre lui un complot  qui s’appuyait sur l’attachement homosexuel, réel ou supposé, de l’ordre du fantasme ou des faits, qu’il ressentait pour l’un de ses jeunes  élèves mineurs dont on ignore le nom (l’un des 42 internes) , Scotland Yard n’ayant pas fait d’enquête. On peut supposer qu’un élève complice de M. Valentine lui fit des offres et qu’il se compromit plus ou moins avec lui: les comploteurs lui arrachèrent  sa démission et  cherchèrent   à  le faire chanter en prétendant que la famille du garçon voulait porter plainte devant les tribunaux contre lui pour détournement de mineur, mais que, par l’intermédiaire de ce bon  M. Valentine, le meneur du complot,  elle accepterait une transaction financière de  66 livres dont 16 en or. Druitt recueillit l’argent  (on trouva sur son  cadavre  un chèque de 50 livres et 16 livres en or).  Mais écrasé par un  sens du péché et par  une  culpabilité pathologiques, en proie à une intense dépression nerveuse, l’infortuné Druitt, alors qu’il avait pourtant réuni la somme exigée par le maître -chanteur, préféra se suicider dans la Tamise avec sur lui l’argent exigé  et  une  lettre à Valentine qu’on aimerait bien connaître. J’imagine qu’il devait y protester de son innocence, renvoyer Valentine à sa responsabilité criminelle et lui dire  qu’au moins il n’aurait pas l’argent qu’il convoitait   Un suicide n’est pas un aveu de culpabilité (de quoi d’ailleurs ? Certainement pas des meurtres sauvages de Jack l’Eventreur).Il s’était suicidé, aurait-il dit, parce qu’il ne voulait pas finir dément comme sa mère. Scotland Yard  qui chercha à faire peser sur lui le soupçon qu’il était Jack l’Eventreur  en personne ( !), se montra très peu curieux, ne demandant  ni à lire ni à publier la lettre adressée à M. Valentine, ni  à voir au nom de qui était établi le chèque de 50 livres et n’inquiétant aucunement le dénommé Valentine.   En  tout cas, amitiés particulières ou non,  l’innocent  Druitt, qui était victime d’une cabale d’enseignants jaloux, de sa propre naïveté, ainsi que de son côté névrotique, n’a rien à voir avec Jack l’Eventreur, mais on n’hésita pas à le qualifier  de « maniaque sexuel » ( !) et on fut trop heureux, à Scotland Yard,  de trouver en lui un bouc émissaire. Les meurtres continuèrent d’ailleurs bien après la découverte du cadavre du noyé le 31 décembre 1888. .
  Certains ont voulu voir dans le sadique que fut Jack l’Eventreur un génie indépendant qui a réussi une réforme sociale et urbanistique, celle du East End londonien. Ce qu’il y a de certain, c’est que , de son point de vue, Jack l’Eventreur a gagné en ce sens qu’il a déjoué les enquêtes de Scotland Yard et qu’il a créé une énigme et un mythe.
                                                             


                                                                              Paul Griscelli