lundi 19 juin 2017

Cent ans après : l’assassinat de mes grands- parents maternels en juin 1917 dans la Haute- Tipindjé.

Un triste anniversaire, cent ans après : l’assassinat de mes grands- parents maternels en juin 1917 dans la Haute- Tipindjé.
Je dédie ce texte à ma mère.
16 juin 1917, Oué Hava – 16 juin 2017 Tours

Péguy disait : « dans la cité harmonieuse de demain , il faudra bannir les historiens, comme l’avait fait Platon de sa République, car le passé est bien triste. »  Je me penche à nouveau sur les faits qui ont été obscurcis à dessein concernant l’assassinat de mes grands-parents à Oué Hava en juin 1917. Pour ceux qui voudraient des détails , ils devront se reporter à mon blog suivant , intitulé :Une conspiration européenne appuyée sur des rivalités intertribales dans le nord de la Calédonie. Je reviens ici sur mes apports à la vérité historique.
 Mon grand-père était un colon Feillet , un colon libre , qui à  Oué Hava , dans la Haute- Tipindjé,  commença par planter du café arabica, mais fut le premier à découvrir et à signaler  l’atteinte de la maladie sur ses pieds d’arabica. Il doit arracher les caféiers arabica et les remplacer par du robusta. Il tient un  petit commerce et vend ses légumes à l’usine de Tao, où il se rend à bord de sa plate. Avant son arrivée dans la colonie avec sa femme et son fils, à Tours  une gitane   lui avait prédit  qu’il finirait d’une mort accidentelle et il imaginait que ce serait sur son petit bateau, au cours d’une pêche. Ma mère, Marguerite Grassin, est née à Tipindjé le 6 novembre 1907, à Oué Hava.
C’est en grande partie  le racisme antiblanc et non pas le nationalisme qui fut le principal moteur de la rébellion d’Ataï en 1878, sur fond de haines tribales, comme l’a magistralement démontré la chercheuse australienne Linda Latham, dans  La révolte de 1878 : étude critique des causes de la rébellion de 1878 en Nouvelle-Calédonie,  Traduction de Publications de la SEHNC, 1978. - 75 p .
Le même scénario sera à l’œuvre en 1917, mais dirigé par des haines entre blancs. Le journaliste d’extrême- droite Alain Laubreaux, dans son journal Le Messager , titrait à la une : « Quand  la Ligue des Droits de l’Homme protestera-t-elle contre le massacre des  colons Grassin et Papin ? », faisant allusion à l’intervention de mon grand-père Henri Grassin en faveur des Canaques de Oué Hava dont les cultures étaient dévastées par les divagations du bétail qui appartenait à un  gros colon et conseiller général , Laborderie. L’intervention de mon grand-père en faveur des Canaques est révélatrice de la mésentente qui régnait entre Laborderie et mon grand-père et pesa  très lourd dans les mobiles de son assassinat, attisant la haine de Laborderie qui convoitait sa propriété comme celles de tous ses voisins, qu’il s’agisse de P. Delhumeau ou de son ami et voisin immédiat Ludovic Papin.



L’origine de l’agitation et la prophétie autoréalisatrice  du Bulletin du commerce, en date du 10 février 1917.
         Un article « prophétique », en date du 10 février 1917, date où il n’y a pas de rébellion,  anonyme bien entendu(la justice n’a pas enquêté pour en connaître l’auteur)  censé provenir de Koné, mais provenant de Hienghène (Biganda , propriété de Laborderie) , parut dans le  Bulletin du Commerce de M. Henri  Legras, équivalent à l’époque des Nouvelles calédoniennes.. [Les Canaques], disait cet article, «  s’inquiètent constamment des dates de départ [allusion à la date, prochaine, du 15 mars 1917, sur l’El Kantara, avec la mutinerie de Bourail] de ceux qu’ils savent touchés par la mobilisation [de 14-18].  Il est de toute nécessité de prévoir des événements sanglants en rétablissant le poste militaire de Koné, avec un effectif suffisant, toutefois, pour se porter rapidement à Voh et à Poembout, localités non seulement menacées par ces Canaques toujours turbulents, mais aussi par ceux des tribus de Hienghène. A Hienghène, le rétablissement d’un poste militaire s’impose ; ce poste devra même pouvoir fournir de petits détachements qui protègeraient des colons isolés et toujours menacés d’être massacrés les premiers. » Suivit un autre article, daté du 5 février 1917 et localisé à La Foa, mais émanant du même auteur : «  Retrouverons-nous  nos caféeries et nos cultures si nous revenons [du front] ? Nous sommes prêts à faire notre devoir, comme nos frères qui sont au front. Mais il est vrai que l’administration n’a pas exposé (au gouvernement de la métropole], sous son véritable aspect,  la situation. »  Henri Legras  a toujours été embarrassé par ce qui est l’annonce des  meurtres de H. Grassin, de son épouse et de son voisin et ami L.  Papin. Le grand historien de la Calédonie,  Bernard Brou,  qui s’était montré fort circonspect dans son Histoire de la Nouvelle-Calédonie sur ces «  événements de 1917 »,  m’a raconté comment  le fils de Henri Legras, Fernand Legras lui avait dit d’un ton peiné : « Alors nous [mon père et moi] ne vous avons  pas convaincu sur la rébellion canaque de 1917 ? Pourtant,  nous avons  publié l’intégralité du procès des meurtriers. » Il faisait allusion au procès qui aboutit plus tard à l’exécution de  deux Kanaks qui furent guillotinés, le 8 octobre 1920 : Emile Oué et Doui Iatein
          La rumeur concernant les lépreux et attribuant l’article à Pierre Delhumeau.
Pour s’innocenter, Laborderie fit courir le bruit  que l’auteur des articles était l’un de ses employés, devenu lépreux et qui aurait eu pour but d’obtenir la suppression des mesures d’isolement concernant les lépreux comme lui. Encore au procés, on a évoqué parmi les causes de l’agitation  le cas des  lépreux mélanésiens  mécontents de leur isolement. Mais il n’est pas question de lépreux, ni européens ni mélanésiens, dans les  articles que j’ai cités et d’ailleurs les hanséniens étaient exemptés du service militaire dont il est surtout  question. De plus, Pierre Delhumeau, fils de Félix Delhumeau (né vers 1827), lépreux aussi,  employé chez Laborderie en 1907 (né en 1856),a servi de témoin pour l’acte de naissance de ma mère au bureau d’état-civil de Tipindjé que présidait mon grand-père et ils étaient voisins et amis. Pourtant , selon la rumeur dont se fait l’écho  Edouard  Normandon, il aurait fait partie de ceux qui remuaient les Kanaks, profitant des dissensions  religieuses entre tribus catholiques et tribus  protestantes, sur un fond de guerres coutumières. On  retrouve Pierre Delhumeau, le lépreux, ce comparse de Laborderie,  vendant à Petitjean le lot 13 bis de 5 hectares 83 centiares à Tipindjé.  La mère de Pierre, Mélanie Théotiste Savis,   aurait abandonné, dit-on,  son mari et son fils lépreux, pour aller vivre dans la région  de Yaté avec un métis mélanésien dont elle eut des enfants, en particulier  Victorin Delhumeau, acte 99 bis, le 10/11/ 1877, par jugement du 29/08/1879, acte 71, à Nouméa. Bien qu’une  rumeur accusatrice  ait obligé la malheureuse famille à fuir Hienghène, je les crois parfaitement innocents et je suis persuadé qu’ils furent  eux aussi des victimes , comme mes grands-parents.

          L’assassinat du grand chef de Oué Hava, et de Ouenkout  Kavéat, ami de mon grand-père, qui envoya sa sœur Madame Guillemard, dont le mari était gérant de la station Gros à Pamalé, à Neouyo, prévenir mes grands-parents de l’attaque imminente, celle-ci sauvant ma mère en la menant à la station de la Basse- Tipindjé où résidait la troupe.
         On a retrouvé dans un creek le cadavre du  grand -chef de Oué Hava, Kavéat, tué par Noël ou par Poindet ou peut-être par Néa Galet. Ainsi fut-il facile d’accuser un mort et d’innocenter le chef    « protestant » Néa Galet  de responsabilités dans les massacres.
         La pseudo- attaque,  à Tiouandé, par Néa Galet, le chef « protestant , de la station Ragot, préalablement évacuée de ses habitants, le 16 juillet 1917.
 On raconte souvent que la station Ragot à Tiouandé, d’où la rivière permet d’accéder à la tribu de Ouanache par de jolis arroyos bordés de  palétuviers,  fut attaquée par des Kanaks.  Rien n’est plus inexact. La propriété de Tiouandé de 80 hectares, avec une maison de pierre construite vers 1900 par des libérés du bagne, avait fait partie des mille hectares d'une concession de Higginson .Ce grand homme d'affaires et entrepreneur de mines de nickel et autres minerais, né le 13 novembre 1839 à Itchen (Southampton), mort à Paris , 2e arrondissement,  le 24 octobre 1904,  l'avait louée à une Anglaise, Madame Wilson, et le père d'Eugène Ragot  , à son arrivée de la Réunion ,s'était lié d'amitié avec Higginson à Ouégoa, où il s'était installé au lieu-dit la Boulange, comme boulanger. Il lui acheta 80 hectares et l'habitation, ainsi qu'à Nouméa, rue de Sébastopol, une maison coloniale en bois. Eugène Ragot naquit d’ailleurs  à Ouégoa. Le chef protestant  de Ouanache . Nea , le père du conseiller territorial Néa Kiolet Galet,  était l’ami du  colon de Tiouandé , Eugène Ragot,  et il vint en personne le prévenir que sa famille et lui-même devaient s’en aller, s’ils tenaient à leur vie  : Néa ne pourrait refuser d’attaquer la maison du colon vis-à-vis de ses hommes. Craignant le  pillage et l’incendie  de ses biens, Eugène Ragot hésita beaucoup  et  lui arracha la promesse de ne pas attenter à sa propriété.  Il s’en alla avec sa famille sur l’îlot Camille, ainsi appelé, après 1946, à cause d’un  métis japonais ou plutôt d’Okinawa, Camille, né en 1926 à Touho,  fils de Koki  Miyagushiku alias Hokama  et de la veuve Emilie Volcy installée au bord de mer à Touho (Pouïou),  qui avait loué ce très joli  îlot. Lorsque Eugène Ragot, sa femme , ses deux fils André et Armand, et des Javanais à son service revinrent de l’îlot  Camille sur leur propre  bateau, ils eurent la désagréable surprise de découvrir que  leur  habitation avait été pillée , contrairement aux engagements du chef Néa qu’ils croyaient leur ami. Dans mon enfance, Sarmina, la jolie  Javanaise qui avait participé au séjour forcé sur l’îlot,  m’a monté la  trace de plusieurs  « pieds de marmite », utilisés comme projectiles par les Kanaques,  dans un mur pourtant de  bonne épaisseur, à l’arrière de la grande habitation notamment, du côté de la rivière..
Cette mise au point a surtout le mérite de démontrer qu’incontestablement   le chef protestant de Ouanache, Néa, n’en déplaise au pasteur Leenhardt et aux protestants qui lui emboîtent le pas au mépris de la vérité, faisait bien partie d’une conspiration dont il était peut-être l’âme. . Leenhardt carus mihi est, sed veritas carior. Mais Néa n’a pas été condamné, si bien que les vrais coupables n’ont aucunement été inquiétés, pour la plus grande surprise des  accusés mélanésiens. « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »
Le scénario du massacre de ma grand-mère, ou le trucage de la scène de crime par des kanaks désireux de faire accuser du massacre la tribu catholique de Oué Hava voisine de mes grands-parents. .
1 Le PV de gendarmerie du 5 juillet 1917 (Hienghène) constatant la découverte et l’inhumation de Madame Grassin, tuée le 16 juin 1917 par les indigènes rebelles
« Comme suite aux PV numéros  28 et 29 de notre brigade  en date des 19 et 28 juin dernier relatifs au meurtre des époux Grassin,- le 3 juillet, vers 17 heures,étant en notre caserne,  le Capitaine Sicard, commandant de la section volante cantonnée chez M . Laborderie à [la Basse]Tipindjé nous a prévenu par téléphone que le cadavre de Madame Grassin avait été découvert à environ 300 mètres de son habitation par des hommes rentrant de reconnaissance dans la vallée de Oué-Hava [le gendarme ne mentionne pas le fait que c’est Roger Grassin,  le fils de la victime, faisant alors son service militaire, qui a découvert le corps de sa mère , Clémence  Maloisel, née le 15 février 1866 à Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados), qui s’était mariée  avec François Henri  Grassin  le 26 juin 1886 à Tours ; elle travaillait comme dévideuse de cocons à la même soierie de Saint-Symphorien que son mari qui y était dessinateur.  Clémence avait 35 ans à son arrivée en Nouvelle-Calédonie en 1901 et 51 ans à sa mort en 1917. Elle eut  deux enfants : Roger, né à Tours le 29 avril 1893 et mort à Plum  le 1er juillet 1965, venu avec ses parents en Nouvelle-Calédonie à l’âge de 8 ans et Marguerite, ma mère, devenue orpheline à 9 ans, seule européenne, avec Lucien Jauneau à être née à Oué Hava et à avoir été déclarée au centre d’état-civil de Tipindjé tenu par son père, le 6 novembre 1907. Lucien Jauneau devait, lui, être déclaré à Hienghène.
« Hier, 4 juillet, nous nous sommes aussitôt rendus à [la Basse]  Tipindjé où 19 hommes de troupe [dont Roger Grassin],  mis à notre disposition  par le Capitaine Sicard, nous ont accompagné sur les lieux du meurtre sis dans la vallée de Haute- Tipindjé.
, à environ 300 mètres de l’habitation Grassin et à 15 mètres à gauche du sentier qui conduit à la tribu de Oué-Hava , nous constatons que le cadavre, que nous reconnaissons pour être celui de Madame Grassin (formule traditionnelle  que rien ne justifie, sauf la vraisemblance , comme : « Le docteur  Livingstone, je présume ? », à moins que le nous n’englobe le fils de la victime, présent,  que le gendarme ne nomme jamais), est dans un état complet de putréfaction. Il est couché sur le dos, les jambes allongées et jointes, les bras allongés le long du corps, la tête légèrement penchée à gauche, dépourvue de chairs et du cuir chevelu, Une tresse de cheveux grisâtres existe sur place. La tête nous semble sectionnée, sans que nous puissions être affirmatif sur ce point, car elle se détache très facilement du tronc et ne porte aucune trace de fracture ; la mâchoire inférieure est détachée. Les membres, dépourvus de chair [il s’agit  de l’enlèvement des chairs des membres aux fins de cannibalisme] sont intacts, apparents sous les effets. Elle est nu-pied [elle a perdu ses sabots dans le transport de son cadavre et  on ne retrouvera que le sabot du pied droit], portant des bas noirs, une jupe courte à carreaux rouges et noirs et un corsage noirâtre boutonné sur le devant. Près du bras droit existe un tablier de femme à points grisâtres portant deux empreintes  de pieds recouverts de poussière. Aux alentours de ce cadavre, les herbes sont souillées, mais nous ne relevons aucune trace de sang. Sur le côté droit du sentier, à 20 mètres du cadavre, au pied d’un cocotier, nous retrouvons un sabot de femme du côté droit.
  « Nos constatations terminées, nous avons requis M. Laborderie, propriétaire à [la Basse]Tipindjé, de mettre à notre disposition le personnel nécessaire pour l’inhumation de ce cadavre, ce qui a été fait en notre présence [par la suite,  il sera transporté sur un terrain généreusement prêté par Eugène Ragot à Tiouandé,  où sera bâti  un   monument qui abritera les  victimes].
 « Avant d’évacuer la vallée de Haute- Tipindjé, nous nous sommes rendu à l’habitation Jauneau, où nous avons constaté que depuis notre dernière enquête [le 16 juin] (P.V. 329) un nouveau feu avait été allumé [le 17 juin] dans la chambre à coucher de ce local. Tous les ouvrages de lecture, journaux etc., etc. sont réduits en cendres. Le bâtiment  lui-même  reste intact, sauf les déprédations relatées précédemment …Signé Chapdeville. »
Le cannibalisme dont témoigne l’état du cadavre  appelle de ma part certaines réflexions. Il s’agit d’un cannibalisme très particulier et particulièrement archaïque, dont on retrouve la trace dans l’Espagne préhistorique , dans les Asturties,  à l’intérieur de la grotte d’El Sidron : c’est ce qu’on appelle justement le cannibalisme des hommes de Néanderthal. En effet, les joues humaines  (cf les joues de porc) étaient pour eux  un morceau très friand, mais qui  oblige à découper les maxillaires. La chair des  membres enlevée, la tête coupée sont  moins caractéristiques.
2 La preuve du trucage de la scène de crime pour accuser la tyribu catholique de Oué Hava, qui n’était en rien coupable..
 Des conscrits polynésiens  postés sur la rive droite de la Oué Hava racontèrent qu’ils avaient vu de l’autre côté de la rivière, sur la rive gauche, Madame Grassin entre deux Canaques qui l’entraînaient. Ces militaires étaient sur la rive droite de la Oué Hava et ils ont prétendu ne pouvoir la traverser, étant donné sa profondeur, ce qui est faux. La terreur leur a fait trouver ce prétexte.
Observations sur le PV de gendarmerie
Le corps est disposé de façon bien trop ordonnée  pour qu’il ne s’agisse pas de mise en scène. Comment, d’ailleurs,  aurait-on pu lever la chair des membres en laissant en place les vêtements ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de sang sur l’herbe à côté du corps, bien que l’herbe ait été « souillée » par des organes ? Elle a été tuée et dépecée ailleurs, à l’endroit où devait  se trouvaer  le sabot gauche, celui que précisément on n’a pas retrouvé.  Pourquoi le  cadavre de ma grand-mère   a-t-il  été charrié sur 300 mètres par deux canaques, Paraoui et Mangou Khella (scène  aperçue  par les Tahitiens), à l’endroit où son fils l’a retrouvé ? Son cadavre a été déposé sur le sentier de la tribu de Oue Hava pour  impliquer celle-ci et pour faire croire qu’elle était l’auteur de l’assassinat, elle qui aurait voulu, prétendaient les rebelles,  se venger de l’humiliation de l’arrestation  de son petit chef Thiéou (alors toujours exilé à l’île des Pins et qui ne fut jamais interrogé). Ruse, feinte et fourberie inter canaques.
Le scénario du meurtre peut être rétabli ainsi : dans la maison,  ma grand-mère reçut un premier coup de tamioc (tomahawk, hachette, machette) à la tête qui la scalpa et la tua ou du moins lui fit perdre connaissance. Un second coup de tamioc la décapita ou peu s’en faut, la tête tenant encore au cou. Le sang a dû se répandre dans la maison.
A propos du tablier déposé à côté d’elle,  on peut supposer que nos  deux  Canaques superstitieux, qui étaient des  étrangers sur le territoire de la tribu de Oué Hava où ils avaient transporté le corps en perdant les deux sabots et en étant aperçus par les militaires tahitiens figés de l’autre côté de la rivière, soient allés chercher un bout d’étoffe, un tablier en vente, dans la maison où ils avaient mis le feu   Un des deux  canaques l’a déplié à côté de son cadavre et a  posé ses  pieds poussiéreux sur le tablier afin que ses pieds  n’aient pas  de contact tellurique avec une terre que , lui, un étranger, il avait souillée par le dépeçage cannibalique  et qui, pour son esprit primitif, pouvait vouloir se venger de cette profanation sacrilège.  De là les traces de ses deux pieds sur le tablier, qui ont été laissées tandis qu’il se penchait sur la morte pour briser la mâchoire inférieure et découper ses joues, ainsi que  pour enlever la chair de ses  bras et de ses  jambes. La scène a pu avoir lieu un peu plus tard.
Les assassins
A) On ne sait pas avec certitude le nom de ceux qui ont assassiné ma grand-mère. Peut-être est-ce les mêmes que ceux qui, à coup de tomahawk (hachette, prononcer tamioc),  ont aussi décapité l’Indonésien Santaviredjo  au service de mes grands-parents, savoir Paraoui et Mangou Kella . « Un Javanais, qui travaillait pour Grassin, s’est  sauvé et a grimpé tout en haut d’un manguier. Ensuite les rebelles sont repartis…. » (Mwa Vee, bulletin n° 62,  le kanak oublie de dire qu’ « ensuite » un coup de tamioc régla son compte au Javanais) .
B) Qui a tué et dépecé Henri Grassin ? 
  C’est  le frère de Noël, Kaieu Poigny  Son neveu raconte (Mwa Vee, n°62) : « Les gens de Koné sont arrivés chez Kavéat [à Ouenkout, mais Kavéat n’y était plus]  et c’est de là  [de Ouenkout] qu’ils sont partis  pour tuer du blanc à Oué Hava, le colon Grassin, qui était commerçant. Grassin était jaloux de Kavéat  à cause de sa femme «  [laquelle des quatre épouses du grand  chef ? N’importe quoi !] Mon oncle qui parlait le pinjé jugeait que Poigny  était  l’assassin de son père,  celui que Winchester tua, en janvier 1918, à Tiouandé où il avait été emprisonné..
 c) Quant à L. Papin, le crime n’a pas eu lieu dans  sa maison officielle sur sa concession et sur la rive droite de la Oué Hava, mais dans  une maison secondaire plus proche de l’habitation de mon grand-père et qu’il avait bâtie sur la concession de mon grand-père,  avec son autorisation, sur la rive gauche de la Oué Hava. En effet, Ludovic Papin  avait été malade et dans l’incapacité d’appeler mes grands-parents à l’aide pendant une semaine et il avait failli en mourir (Voir Vie et mort de  Ludovic Papin chez les Canaques, L’Harmattan, 1999, -un émouvant recueil de lettres adressées par le colon à ses parents en métropole).Aussi avait-il tenu àse faire une maisonnette sur la rive gauche. Quand l’adjudant Bécu, de Biganda, le 16 juin, à 11 heures du matin, envoie un télégramme au gouverneur disant : « canaques de Laborderie ont entendu coups de feu (il n’y en a eu que deux) et gémissements (de Papin, ou du Javanais avant qu’ils ne soient décapités ? Peu vraisemblable, vu la distance !) Envoyés immédiatement sur les lieux deux caporaux (dont le fils Letocart), dix hommes (des conscrits tahitiens)   ont essuyé coups de feu avant d’atteindre maison en flammes (il s’agit de la première maison de Papin, celle où il n’était pas) ; ils ont riposté et poursuivi les rebelles jusqu’à la rivière, puis rebelles introuvables. » Ils se contentent d’observer et croient  apercevoir, sans intervenir,  sur  l’autre rive, deux canaques entraîner Madame Grassin.  .Il semble que ce soit Noël,  assisté de Poindet, le chef de Paola et de Netchaot ,   qui, après avoir insulté Papin et l’avoir  traité de « Lâche ! »,  l’ait  tué dans la seconde de ses maisons, près de celle de Grassin. . 
 Ils ont retiré le cœur de ces trois  victimes, Henri Grassin, Ludovic Papin et l’Indonésien afin de le manger cru, puis enlevé les foies et les rognons (testicules) afin de les faire partager au sorcier Paëtou.
D) Le sort ultérieur de Kavéat, grand chef de Ouenkout et petit chef de Oué Hava,  victime innocente  de l’insurrection.
Quant à Kaveat, son cadavre  décomposé a été reconnu,   le 16 février 1918,  dans un creek (ruisseau) : il en savait trop long, il devenait ainsi le bouc émissaire idéal et on peut penser que c’est son ennemi  Néa Galet Kiolé qui l’a fait  tuer. Kavéat avait déclaré au Père Murard: « Je n’ai fait aucun mal aux européens. C’est à cause de Néa que je suis dans la brousse (que j’ai pris le maquis pour  fuir les autorités). Je descendrai [au bord de mer, je me rendrai aux autorités] quand Néa sera puni. » Interrogé par le colon Poulet après le meurtre sur le ressentiment supposé de sa tribu de Oué Hava contre H. Grassin à la suite de l’arrestation du petit chef de la tribu Tiéou (arrestation orchestrée à l’instigation de  Laborderie par un gendarme complice afin de tenter de compromettre mon grand-père aux yeux des indigènes de Oué Hava, et destinée à impliquer cette tribu ennemie de Néa comme également le trucage de la scène de crime), le grand chef écarta cette hypothèse et dit simplement : « Grassin colon. Pas gendarme. »
Ainsi disparaissent, presque en même temps,  trois  témoins bien gênants, Kavéat ,  Noël et Poigny

L’assassinat de deux   meurtriers : le chef Noël et son frère Poigny,de façon à éliminer tout témoin gênant..
Le 18 janvier 1918, Noël est décapité par son complice arabe à Koniambo. Le même mois, à Tiouandé, Winchester fait taire à jamais son frère Poigny.
Le rapport du gouverneur Repiquet  au lendemain de la décapitation du chef Noël par un Arabe de Koniambo.
A la fin de la rébellion, une prime avait été promise par le gouverneur Repiquet à qui permettrait la capture de Noël. Mais c’était plutôt le désir de faire taire un complice qui pouvait devenir  gênant qui anima Mohmed Ben Ahmed,  un commerçant arabe de Koné, de Koniambo plus exactement,  chez  qui  Noël allait s’approvisionner  et qui était bien au fait de la rébellion : l’arabe, avec l’aide peut-être d’un Javanais à son service,  lui trancha lâchement  la tête avec un tomahawk (hachette, prononcer tamioc).il existe une carte postale ( 500€ sur le net pour ces cartes postales avec l’inscription manuscrite « Tête du chef Noël,promoteur de l’insurrection canaque de 1917, tué à Koniambo le 18 janvier 1918 ». ) figurant sur la couverture du livre de R. Dousset-Leenhardt Terre natale, terre d’exil ( -consacré pourtant en principe à Ataï !)  avec  arrangement « esthétique » d’ un faisceau d’armes plus ou moins canaques au lieu du tamioc.   L’Arabe l’apporta aux gendarmes. Ceux-ci, loin de lui remettre la prime attendue, l’emprisonnèrent  aussitôt pour l’interroger.
 C’est à la suite de l’interrogatoire de Ben Ahmed que l’on sut les vraies raisons de cette agitation. Le PV est daté du 19 janvier 1918 (lendemain de l’interrogatoire de Ben Ahmed) et le rapport du gouverneur Repiquet est  indiqué comme « très confidentiel, sans copie, sur les vraies causes de l’insurrection ». Ce  PV a été rédigé à la suite des aveux  du meurtrier arabe de Noël.  Un autre dossier, n°345, également intéressant, concerne aussi  le meurtrier arabe. Celui-ci  s‘était mis à table rapidement, si bien qu’il fut obligé de quitter Koné pour Pouembout par crainte de représailles des blancs incriminés par lui. Le gouverneur préféra garder le secret à cause du membre du conseil général Laborderie et des colons impliqués, car Ahmed indiquait bien que Laborderie avait  profité de cette agitation pour que mon grand-père et son voisin Papin soient éliminés.


La tribu de Ouélis : revendications
Le leader canaque indépendantiste  Jean –Marie Tjibaou appartenait à la tribu catholique de Tiendanit. Son père, Ti Venceslas, m’a toujours assuré que sa tribu n’était pour rien, étant catholique, dans les troubles de 1917. Mais son fils avait besoin, lui, de tenter d’inventer un passé familial  de résistant à l’occupant .Aussi parla-t-il de sa mère, originaire de la tribu de Ouélis, tribu catholique   à 4 kilomètres environ de la propriété Laborderie et où les troupes étaient cantonnées : elle aurait été molestée, selon lui, par  l’armée.  Cela donne un amusant quiproquo : on peut lire dans Gabriel Païta, témoignage kanak, d’Opao au pays de la Nouvelle-Calédonie, 1929-1999, par les métropolitains  Jérôme Casaumayou et Thomas de Decker, L’Harmattan, 1999, que la mère de Tjibaou était wallisienne (de Wallis et Futuna), au lieu de ouélisienne , de la tribu de Ouélis! C’est ainsi qu’on écrit l’histoire !




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire