vendredi 29 juin 2018

ESSAI D’EXPLICATION DES TUMULI DE L’ILE DES PINS


ESSAI D’EXPLICATION DES  TUMULI DE L’ILE DES PINS

Origine naturelle
  Les deux hypothèses d’une origine naturelle, géologique ou animale des tumuli.
1) En Australie, on a trouvé des stromatolithes, c’est-à-dire des colonnes calcaires fossiles formées par l’activité de bactéries. Pascal Philippot, au CNRS, Institut de physique du globe, Paris, a étudié ces bactéries , très nombreuses d’il y a 2,72 milliards d’années, vivant dans des lacs  hypersalés et peu profonds  et capables de se nourrir d’arsenic,  malgré la toxicité de cet élément. Le seul fait d’avoir déposé des détritus de coquillages sur le plateau de l’île des Pins, comme sur l’îlot Koniene, pourrait  avoir stimulé l’activité bactérienne. On pourrait supposer que les courants ou  les vents ont accumulé des terres latéritiques autour de ces colonnes.
2) Un  mégapode pourrait, selon ses partisans,  être  le  bâtisseur du cylindre et du tumulus.
1Worthy, Trevor H. (2000). "The fossil megapodes (Aves: Megapodiidae) of Fiji with descriptions of a new genus and two new species.". Journal of the Royal Society of New Zealand 30 (4): 337–364. doi:10.1080/03014223.2000.9517627. 
2 Worthy, T., Mitri, M., Handley, W., Lee, M., Anderson, A., Sand, C. 2016. Osteology supports a steam-galliform affinity for the giant extinct flightless birds Sylviornis neocaledoniae (Sylviornithidae, Galloanseres). PLOS ONE. doi: 10.1371/journal.pone.0150871
3"Object: Fiji Scrubfowl, Megapodius amissus; holotype". Collections on line. Museum of New Zealand Te Papa Tongarewa. Retrieved 2012-08-18.
Bien que je ne souscrive pas à cette  hypothèse, je tiens à la rappeler : des spécialistes du Jardin des Plantes,- même si d’autres  ont plus tard contesté l’ identification avec ceux d’un mégapode, qu’ils ont faite des ossements, découverts par leurs soins,  ont relié une tradition de l’île des Pins que j’avais rapportée dans le bulletin de la SEHNC , Société d’Etude Historique de la Nouvelle-Calédonie (« Deux oiseaux fossiles de Nouvelle-Calédonie, bulletin n° 29, 2e tr. 1976, savoir : un oiseau noir aptère appelé du et une sorte de dindon)  à l’existence d’un grand mégapode présent dans la partie indonésienne de la Nouvelle-Guinée sur l’île Waigeo, localité de Jeimon (Aegypodius brujnii ou talégalle de Bruijin). Celui-ci constitue la seule espèce d’oiseaux qui ne couve pas ses œufs mais, au lieu d’un nid, construit un monticule d’incubation haut de 2 mètres avec toutes sortes de débris,  si bien que, au centre, se forme un cylindre organique sur lequel le mégapode dépose ses œufs et les recouvre de terre. Le mâle porte trois caroncules rouges et une crête noire. Les mégapodes, en voie d’extinction, étaient largement répandus aux Philippines, en Indonésie, en  Australie, aux Fiji,  et existaient   à l’île des Pins, si l’on se fie à  la tradition locale que j’ai rapportée.
Mais les zoologistes penchent aujourd’hui plutôt pour un rattachement au Mégapode noble de Fiji, Megavitiornois altirostris,  éteint, qui ne pouvait bâtir de telles colonnes et de tels monticules, étant donné la configuration de ses pattes. Il couvait ses œufs comme les poules qui lui sont apparentées. Cette hypothèse semble donc  devoir être également rejetée.
Discussion.
Les trous de poteau signalés par Luc Chevalier, au sommet ou à côté des tertres, incitent, selon moi, à préférer une origine humaine.

L’origine humaine. Citons l’article du docteur  J. Exbroyat :  « Les tumuli de l’île des Pins, un système d’irrigation ? », bulletin de la SEHNC  n°146, 1er tr. 2006.
C’est le professeur de géologie Paul Avias qui, le premier, attira l’attention sur ces tumuli.  On connaît sa théorie des Aïnous comme occupants  de la Calédonie et de l’île des Pins.  
Introduction : Les monticules de coquillages de l’îlot Koniene, en face de Koné. 
J’emprunte à Max Shekleton (Bulletin de la SEHNC, n°158, 1er tr. 2009, « « Walkabout du 14 juillet 1941, sur l’îlot Koniene en Nouvelle-Calédonie, par Wilfred G. Burchett ») la description suivante :
« Alors que nous traversions l’île vers la côte faisant face au récif, nous avons rencontré des hectares et des hectares de coquilles en tout genre y compris des huîtres, des bénitiers, des conques et bien d’autres coquillages qui me sont inconnus, des monticules entiers formés de masses compactées de ces coquillages. Mon guide [originaire de Lifou] m’indiqua qu’on les trouvait jusqu’à une profondeur de deux mètres. Deux mille tonnes ont déjà été prélevées  pour en faire de la chaux et l’impact sur la ressource est insignifiant ; mon hôte [Jules Calimbre] est convaincu qu’elles représentent des siècles d’accumulation alors que l’île était un lieu de festins pour les indigènes se rendant au récif à marée basse, récupérant les coquillages par pirogues entières et  revenant sur l’île pour un festin et un pilou- pilou… « Mais ce n’était pas seulement un lieu pour festoyer », mon hôte interrompit ainsi mes pensée. «  Venez par ici ! ». Et,  en me retournant, je remarquai un grand banyan. Nous nous en approchâmes lentement, les coquillages s’écrasant en poudre sous nos pas. A l’ombre, sous les racines du banyan, se trouvait une possibilité d’explication horrible pour ces festins.   Des os blanchis y étaient éparpillés et, scrutant la pénombre, je pouvais voir les orbites vides de crânes humains. Lisses, gris et polis, il y en avait à tous les stades de conservation, certains dont les dents étaient intactes. Il y avait des os de bras et de jambes, certains avec des traces de fractures. En certains endroits, les racines et les branches avaient entouré les ossements humains, -bien implantés dans le bois de l’arbre, -laissant supposer que les corps avaient pu être placés sur l’arbre même. « Il y avait des centaines de crânes quand je suis arrivé, mais les Javanais les ont dispersés et jetés. Pas les indigènes. » Le guide de  Lifou  apprend au journaliste  qu’il ne s’agissait pas de cannibalisme, mais de tombes.
  Il est gênant que les populations noires appelées Tuas par G. Païta aient ravagé le site gorouna dont les monticules de coquillages compactés  sont le seul  souvenir. En revanche, les squelettes à même le tapis de coquillages ou déposés sur des arbres qui ont poussé par la suite sont récents et sont l’œuvre de ces Tuas.
Au Japon :   les dépôts de coquillages associés aux tombes.
Chez les Djomons du Japon, c’est sous le tumulus que se trouvent les ossements.
On peut songer aux kanjo dori qui sont des sépultures collective, d’une hauteur de 0, 50 à 5 mètres et d’un diamètre de 30 à 75 mètres ;  le montant de terre est estimé à 300 m² : il faudrait 25 personnes travaillant  pendant 123 jours pour remuer cette terre en provenance du puits funéraire voisin, un homme remuant 1 mètre cube par jour .Ces tumuli sont associés à des dépôts coquilliers du Djomon final. Il y  a 14  kanjo dori  contenant de 1 à 21 puits funéraires à Kiusu près de Chitose.
Au Japon préhistorique,  à Terano– Higashi, on compte 127 dépôts coquilliers (et 804 dans la région entière), nombre qui serait plus proche du nôtre : 300 tumuli  à l’île des Pins. Il y a 1108 dépôts djomons au Japon ; d’autres avancent le chiffre de 4 000 mais en comptant des dépôts de période plus tardive .Les archéologues japonais pensent qu’il s’agit au départ de détritus d’ordures qu’on aurait transformés, au fil du temps,  en  tumuli funéraires.  
  A l’île des Pins, c’est à Vatcha,  qu’on a  trouvé des poteries lapita. Or, ce toponyme évoque le catcha de Lifou, c’est-à-dire ces débris coralliens qui ont donné à Gaitcha (Lifou) son nom,  et il est intéressant de voir associées  poteries lapita et  débris coquilliers. Il faut décomposer les mots Vatcha, Gaitcha ou catcha en un mot signifiant coquillage en djomon, kai, et  un suffixe de collectif  en
 –ka : on a kaika, puis  Gaitcha.
L’habitation de l’île des Pins, est construite sur le modèle du catamaran monda aux Indes avec double plancher, c’est-à-dire un plancher à claire-voie qui reproduit  le plancher surélevé où l’on mettait passagers et marchandises à l’abri des embruns, autant que faire se pouvait, et un plancher inférieur, en contact avec la mer dans le cas du catamaran.  Ce type d’habitation  est répété dans le catamaran ou dans le  praoh djomon (aînou), car  pour les Gorounas,  habitation, embarcation et tombe doivent être bâtis sur le même modèle. La pirogue, personnelle,  est sacrée et son propriétaire veut s’y faire enterrer comme le guerrier gaulois dans son char.   C’est le plancher inférieur, en contact avec  la terre dans la  réalité, mais  pour les Gorounas avec la « mer» à travers des coquillages encore vivants offerts en sacrifice, qui  va recevoir le cadavre pour sa putréfaction. Le praoh aïnou (pirogue) devenu tombe  est renversé ou posé verticalement et démâté,  ou bien avec un mât qui s’enfonce dans la terre en signe de mort, l’utilisateur n’en ayant plus l’emploi .
 L’explication des tumuli avec deux trous à leur sommet et de leur cylindre central  de chaux.
Voici le scénario,  tel qu’on peut vraisemblablement le reconstituer pour expliquer les quelque 200 ou 300 tumuli de l’île des Pins :
1) une  maison sur pilotis funéraire est bâtie à l’occasion du décès,  où cohabitent,  pour le  temps du deuil,  les parents du défunt et le cadavre ; la maison a deux planchers à claire-voie  et  le cadavre est mis à pourrir sur le plancher inférieur,  à ras du sol, au-dessous du  second plancher,   avec ,  sur le cadavre   des coquillages encore vivants ;
2) au bout d’un certain temps, une fois les chairs décomposées, les parents  recueillent  le crâne et le squelette, ils les placent dans une jarre lapita pour ce qu’on appelle  une inhumation secondaire. Ils construisent ensuite un mât, sous la maison, avec des blocs de coraux et des coquillages, puis  brûlent à grand feu  l’habitation sur pilotis et les coquillages amassés. Ils édifient  autour du mât, formé de coquillages spathifiés, concassés et compactés, transformés en chaux  sous l’action de la chaleur,  un tumulus qui imite la forme d’une pirogue   renversée. C’est le cylindre de coquillages transformés en chaux qui constitue le mât de la pirogue,  renversée en signe de mort. Ils mettent  la jarre avec les reliques  au pied du tumulus ;
3) plus tard, intervient  la levée de deuil  avec  transport de  l’urne funéraire au bord de la mer, dispersion des restes dans l’océan et bris de la jarre sur la plage ; 
4) éventuellement, un substitut du mort en une matière quelconque :   nacre, argile, pierre etc., le remplace  sous la forme d’une « tête de monnaie » conservée par les parents.
 Si le conservateur du musée de Nouméa Luc Chevalier a trouvé deux pieux de soutien dans l’un  des quatre tumuli éventrés par ses soins,  ce sont des quatre pilotis qui  appartiennent à  une maison mortuaire sur pilotis.
Les tumuli récents, œuvre des Tibawés.
 Les quelque 200 ou 300 tumuli de l’île des Pins ne relèvent peut-être pas tous des mêmes rites funéraires et certains, plus récents, peuvent être l’œuvre, non des Gorounas, mais de leurs premiers successeurs, les  Tibawés, comme l’indique aussi  la présence de pétroglyphes à l’île des Pins sur le pic N’Ga, pétroglyphes qui, selon G. Païta,  sont l’œuvre des Tibawés et non des Gorounas. Les Tibawés , -gorounas métissés,- se sont installés assez souvent dans le voisinage de leurs parents et devanciers, les Gorounas : ainsi ont-ils fait à Koné avec les tribus de Tiaoué et de Cradji ou , sur la côte est , avec celles de Tchamba. On trouve dans la vallée de Tchamba des tumuli qui présentent,  par rapport à ceux de l’île des Pins ou de Païta,  la particularité d’être clos d’une enceinte de pierres circulaire. Les Tibawés avaient occupé aussi l’île des Pins, où les toponymes N’Ga et Gadgi (ces deux derniers se retrouvant à Païta) en témoigneraient selon G. Païta. Il y a d’ailleurs trois tumuli et des menhirs  à Païta.  Le nom de Gadgi évoque celui de Cradji près de Poya.  Cradgi semble  bien être le  nom  tibawé  de ces monticules préhistoriques  de coquillages  appelés kaizuka au Japon et sambaqui au Brésil.
 D’où viennent les mots gadji ou cradji. ? Ils sont apparentés à l’aïnou kai, coquillage, avec un suffixe  de pluriel  ainou en –ki. Au singulier, sans le suffixe de pluriel –ki,  on a la forme N’ga (de kai), le pic de 250 m  de l’île des Pins ou celui de Païta étant comparés à un  coquillage pointu. A noter qu’il existe aussi  des sortes de menhirs à Cradji.
  Un trou figurait aussi au sommet de certains tumuli récents, selon une indication orale recueillie par Luc Chevalier. Ce trou aurait pu servir à  planter au sommet de ces tumuli récents, au demeurant très peu élevés,   une perche ou rame,  aujourd’hui disparue,  dont le bout variait selon le sexe de l’individu ;  c’est ce qu’on retrouve dans les cimetières  ainous actuels observés par Ruffié et  dans les cimetières ouigours fouillés par les archéologues chinois dans le bassin du Tarim et  dans les cimetières  ainous actuels observés par Ruffié
  Au nord du Tibet, dans l’immense désert de Taklamakan , des archéologues chinois ont eu l’étonnement de découvrir une nécropole, avec des momies aux traits européens (ce sont des ouigours ou ibères) aux cheveux châtains et au nez long, datant d’il y a 4 000 ans et enterrés dans des bateaux retournés recouverts de peaux de vache , avec un mât de bois situé à la proue , de 4 mètres de haut et dont la sculpture varie selon le sexe : pour les hommes , le sommet est effilé, symbolisant,selon les archéologues chinois, des phallus,  tandis que , pour les femmes, le sommet serait plat et  peint en noir et rouge, évoquant des vulves. On peut toutefois se demander si le mât renversé des Djomons n’a pas cédé la place, chez les Tibawés, pour les hommes, à la rame  (à la proue du bâtiment) permettant de se diriger  dans les eaux de l’au-delà et pour les femmes à la navette ou la quenouille, attributs de leur sexe que les Chinois n’ont pas compris. O’Connell ; en Micronésie décrit cette habitude en précisant qu’il s’agit de fuseau (spindle) ou de quenouille (distaff). Les couleurs noire et rouge  rappelleraient les maternels et les couleurs blanche et rouge  les paternels.


  D’autre part,  le fondateur de l’hématologie, Jacques Ruffié,  alla observer, en 1978, les derniers Ainous d’Hokkaido, ces parents des Gorounas. Il  note qu’à Nibutani les tombes sont surmontées « d’un curieux poteau de bois dont la partie supérieure sculptée varie avec le sexe du mort ».

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